Collège de sociocritique de Montréal

Journée d’étude «Les imaginaires de l’écriture (1789-1914).

Personnages et scénarios de la vie littéraire,

de la Révolution à la Belle Époque»


Journée d’étude organisée par l’ACÉF XIX (Association canadienne d’études francophones du XIXe siècle) et le Collège de sociocritique de Montréal

Université de Montréal
6 février 2004


Résumé des communications

Pascal Brissette (Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises, Université Laval)

«Le dernier grabat : le poète à l’hôpital du XVIe au XIXe siècle»

De Nicolas Gilbert (1750-1780), auteur de cinglantes satires antiphilosophiques, le XIXe siècle a surtout retenu qu’il était mort dans la misère, avec une clé dans la gorge, et qu’il avait composé les plus beaux vers de sa courte carrière poétique sur un grabat de l’Hôtel-Dieu, quelques minutes avant de mourir. On examinera d’abord une peinture et quelques gravures représentant Gilbert sur son lit de mort et on cherchera à déterminer les changements qu’elles indiquent dans la représentation traditionnelle du poète à l’hôpital. Pour arriver à nos fins, on posera quelques jalons dans l’histoire de cette représentation.

Étienne Beaulieu (Université McGill)

«Maigreur du génie : la conception préromantique de l’écrivain chez Joseph Joubert (1754-1824)»

Considérant qu’«il y a aujourd’hui dans le monde trop de pensées et pas assés de grandes pensées» (Carnets), Joubert contribue, bien malgré lui, au développement de la notion de génie en insistant sur celle du sublime. Inconnues de ses contemporains, ses réflexions, consignées dans ses Carnets et non publiées de son vivant, n’ont eu aucune influence sur son époque. Occupant une position décentrée, mais adjacente au centre de l’intelligentsia de l’époque, Joubert n’en constitue pas moins un jalon important dans la progressive émergence de la notion romantique de génie. À mi-chemin du génie romantique et du génie classique, l’écrivain joubertien n’est pas modelé par la dignité du goût (Gadamer), mais ne se perçoit pas non plus comme supérieur à la communauté de jugement de goût que forment ses contemporains (Lyotard). Entre ces deux conceptions, le génie joubertien tente de se comprendre lui-même comme une manière d’exister le moins possible afin de laisser le monde se dire par lui-même grâce au relais de sa transparence. Quelques décennies avant l’apparition de l’obésité du génie hugolien, qui intègre à son chant l’immensité du monde, le génie joubertien se veut en ce sens d’une maigreur telle qu’il en résulte une absence d’épaisseur de son corps, physique et écrit (Georges Poulet). Telle est l’une des raisons majeures de la non-publication des pensées de Joubert.

Geneviève Madore (Université d’Ottawa)

«L’écrivain français sous la monarchie de Juillet : le point de vue d’Honoré de Balzac»

Au tournant de 1830, Honoré de Balzac prête sa plume à plusieurs organes de la presse parisienne (la Mode, la Silhouette, la Caricature, le Voleur, le Temps), quelles que soient leur allégeance politique respective : libérale, néolégitimiste ou républicaine. Il prête ainsi le flanc aux critiques, qui taxent d’immoral et d’inconstant celui qui veut demeurer hors du remous idéologique créé par le tumulte postJuillet. En effet, Balzac reste fidèle à un principe qui transcende tous les débats politiques : l’hégémonie de la pensée et la valeur nationale du travail de l’écrivain. Ce boulimique de l’écriture qui se dira, en pesant ses mots, «historien des mœurs» et qui se fera, au fil des années, théoricien du roman, se prononce clairement, dans quelques articles et préfaces datant des années 1830 (notamment «Des artistes» [1830]; «De l’état actuel de la librairie» [1830]; «Lettre adressée aux écrivains français du XIXe siècle» [1834]; «Préface» des Employés [1838]), sur les conditions d’existence misérables de nombreux écrivains français. Comment Balzac explique-t-il les difficultés de l’écrivain du XIXe siècle, secoué au même titre que n’importe quel autre travailleur par l’expansion de l’industrie ? Par quels moyens littéraires celui qui défend l’idée de propriété littéraire se porte-t-il à la défense de la République des lettres ? Le portrait que dresse Balzac de l’écrivain français porte à réfléchir sur le statut de l’écrit dans la société de la première moitié du XIXe siècle.

Maxime Prévost (Université McMaster)

«Les savants et les sachants. Conceptions de l’engagement scientifique chez Balzac et Dumas»

Cette présentation s’intéressera à l’engagement scientifique de l’écrivain romantique, plus précisément celui de Balzac et Dumas, lesquels tentent à quelques années de distance de persuader leur lectorat du bien-fondé des théories de Franz Anton Mesmer (dans Ursule Mirouët, 1841-1843, et dans Joseph Balsamo, 1846-1848). Le feuilletoniste de succès, celui qui peut compter sur la fidélité de ses lecteurs et exerce sur eux un fort ascendant, s’arroge spontanément le droit de trancher dans les diverses controverses qui résonnent dans le discours social, et notamment les controverses scientifiques.

Dans le Comte de Monte-Cristo, l’abbé Faria explique qu’il faut éviter de confondre le simple sachant avec le véritable savant, celui-ci étant investi d’une puissance intuitive et d’un génie qui transcende les compétences techniques de celui-là. Il faudra voir comment pour Dumas comme pour Balzac (mais aussi pour Hoffmann, pour Hugo, pour Gautier, pour Dickens, pour Villiers de l’Isle-Adam, pour Conan Doyle…) l’écrivain véritable, c’est-à-dire l’écrivain de génie, tient du savant, et qu’à ce titre son rôle est de mettre ses facultés intuitives au service de l’opinion publique. Nous en arriverons à la constatation, incontournable, que la chose intellectuels, et leur influence dans la cité, prédate le mot.

Anthony Glinoer (Université de Liège)

«Portraits du romantique en camarade»

De la camaraderie littéraire, le brûlot d’Hyacinthe de Latouche lancé en 1829, ravive un soupçon qui pesait depuis le XVIIe siècle sur les lettres françaises : le soupçon de charlatanisme, de connivence entre des éditeurs, des journalistes et des écrivains pour tromper le public et monter des gloires factices. Latouche dénonce, avant et après tant d’autres, les violations d’un code moral imaginaire censé régenter le marché des biens symboliques.

Mais son pamphlet envisage le phénomène sous un jour original : en s’en prenant explicitement au «complot pour s’aduler» dont se rend coupable le groupe romantique du Cénacle, il met aussi en question la collectivisation du champ littéraire, autrement dit sa structuration par la lutte symbolique entre des groupes solidaires, combatifs et munis d’un lieu de sociabilité.

La communication cherchera à reconstituer l’histoire et les enjeux de la querelle de la camaraderie — depuis Latouche jusqu’au Balzac d’Illusions perdues —, et à interroger par ce biais la figure du poète romantique, tout à la fois prophète, camarade et charlatan.

Yves Thomas (Université Trent)

«La délectation morose ou la représentation de l’écrivain en tant que moine dans Sixtine de Remy de Gourmont»

«Remy de Gourmont, écrit Hubert Juin, homme immobile est le plus mobile des hommes.» Ce sont là, peut-être également, les critères de base d’une appréciation du personnage de l’écrivain Hubert d’Entragues dans le récit Sixtine, publié en 1890. La mobilité qu’introduit sa présence relève, en effet, d’une tendance déviée du désir vers un imaginaire de l’adoration. Ce qui s’écrit de fait, c’est la délectation de voir, et la disposition de s’accommoder à l’idée d’une volupté.

Une exploration de Sixtine permet de découvrir, à cet égard, des positions, des attitudes et des réflexes d’un écrivain qui, pris dans un processus lourd en déviations et en avatars, s’attache à faire de son sujet une effigie contemplée, une apparition sensible, une vision approchable. Dans ce vertige bénéfique qui fomente le désir d’écrire (et non cet acte vu comme une technique acquise), il conviendra de constater à quel point Hubert d’Entragues semble adopter un mode de vie monastique.

Il ne sera pas sans intérêt, par ailleurs, de faire remarquer que, dédié à Villiers de l’Isle-Adam, Sixtine met en relief l’image d’un écrivain, qui tout comme Axël, serait l’«élu des rêves».

Michael Finn (Université Ryerson)

«Rachilde et l’écriture d’une possédée»

D’après la critique de ses contemporains masculins, Rachilde incarne tous les stéréotypes de la femme écrivain de l’époque décadente : hystérique/nymphomane, androgyne/lesbienne, démon/loup-garou, aliénée mentale. Pour sa part, la critique de nos jours ne semble voir en ces différentes identités qu’impostures et artifices : Huysmans et Jean Lorrain, disent les uns, «expriment une crise personnelle», alors que Rachilde «ne fait qu’exploiter une mode». D’autres lecteurs font d’elle un auteur voué uniquement à la transgression des valeurs de son temps, et donc lisible aujourd’hui seulement par une agréable «illusion esthétique».

Dans cette communication, nous démontrerons comment certaines crises affectives colorent la conception rachildienne de l’écrivain et sa position d’écriture. Nous retracerons dans ses écrits et dans sa vie l’impact de deux discours masculins hégémoniques, le discours médical de l’hystérie et celui du spiritisme, discours qui, paradoxalement, s’interpénètrent et menacent d’enserrer les écrits de Rachilde dans une hétérodoxie d’époque. Nous verrons ensuite comment l’écrivain essaie d’échapper, de façon hésitante, à ce piège, en reconnaissant la valeur créatrice de l’hallucination et de l’écriture «possédée». Nous explorerons également, via des textes médico-psychologiques et des portraits de certains de ses écrivains fictifs, à la fois la ré-émergence, vers 1900, de l’idée de la double personnalité créatrice et le concept de l’autoérotisme esthétique féminine.

Michel Lacroix (Université du Québec à Trois-Rivières)

«Du collège classique à la maison des fous : le corps à corps avec la modernité littéraire dans Un cénacle de Léo-Paul Desrosiers»

Je me propose d’analyser la représentation des sociabilités littéraires dans cette nouvelle de 1922, publiée dans le premier ouvrage de Desrosiers, qui s’était auparavant fait connaître comme défenseur du régionalisme dans les combats contre les exotiques. Dans ce texte, la confrontation d’un jeune collégien imprégné de culture classique avec les esthétiques contemporaines se joue sur deux niveaux interreliés : le premier, celui des sociabilités, montre le contact de l’aspirant écrivain avec un cénacle d’artistes bohèmes et un salon à la Loti, lieux de confusion et de superficialité, alors que le second, métaphorique, présente les démêlés entre les idéaux humanistes et les doctrines modernes comme un véritable combat physique culminant dans la victoire finale du classicisme. Remettant en contexte l’inscription de cette nouvelle dans la polémique entre régionalistes et exotiques, je me pencherai sur l’écriture du corps qui informe la nouvelle ainsi que le paradoxe inhérent à la représentation de l’écrivain régionaliste qui peut s’y lire. Viril mais seul, tel est le sort de ce dernier, chez Desrosiers.


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