FRA 1003, Histoire de la littérature, 2002-2003

Benoît Melançon, Département d'études françaises, Université de Montréal


Séance du 11 février 2003


1. Qu'est-ce qu'un classique en histoire de la littérature ?


Plan


Introduction : du classicisme comme construction

1. Les classiques et le passé

Voir la «Liste des cent plus grandes œuvres littéraires de l’histoire», 2002, de l'Association norvégienne des clubs de lecture

Voir la liste des lecteurs du journal la Presse

2. Les classiques et l’enseignement

3. Les classiques et les lieux communs

4. Les classiques et la (re)lecture

Lecteurs

Critiques

Éditeurs

Synthèse partielle : un classique est une œuvre toujours précédée d’un discours sur elle.

5. Les classiques, la réécriture et l’adaptation

Suites

Traductions

Adaptations

6. Les classiques et l’histoire de la littérature
Nature du classicisme «à la française»

Le cas Voltaire

Les quatre périodes historiques mises en lumière par Daniel Milo

7. Des classiques québécois ?

Conclusion : Candide classique


Exemples


«Cultiver son jardin de marijuana en espérant seulement qu’on sera mort avant la fin du monde» (Frédéric Beigbeder, 99 francs, Paris, Bernard Grasset, 2000, 281 p., p. 34).

«Finie la jeunesse. En ces temps-là, déjà, la fortune était sous le pot, à la maison, pour le retour du tour du monde. Elle y est encore. Le vieux loufiat est maintenant à la retraite, le héros à bout d’exploits, le savant cultive son jardin. La vie de château» (Michel Serres, «Rires : les bijoux distraits ou la cantatrice sauve», dans Hermès II. L’interférence, Paris, Éditions de minuit, coll. «Critique», 1972, p. 223-236, p. 223-224).

«Comme Candide au champ de bataille. Tout le monde, aux Ressources humaines, était au courant des colossales erreurs administratives, sauf… la ministre Jane Stewart», la Presse, 6 juin 2000, p. B1.

«David doit rentrer. Il a rendez-vous à Paris, demain matin, pour un téléfilm dans lequel il doit jouer son rôle de Candide américain découvrant la France moderne […]» (Benoît Duteurtre, le Voyage en France, Paris, Gallimard, 2001, 295 p., p. 180).

«Candide : Équivalent d’imbécile» (Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, chronologie et préface par Jacques Suffel, Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 103, 1966, 378 p., p. 371).

Louis Fréchette, la Légende d’un peuple, 1887, «Troisième époque», «Sous la statue de Voltaire»

«[…]
Et dis-moi maintenant, de ta voix satanique,
Qui crut pouvoir flétrir par sa verve cynique,
Dans un libelle atroce, ignoble, révoltant,
L’héroïne que tout bon Français aime tant !
De ta voix qui, mêlant l’ironie à l’astuce,
Raillait la France afin de mieux flatter la Prusse,
Et qui savait si bien, ô galant troubadour,
En huant Jeanne d’Arc chanter la Pompadour !
Dis-moi, de cette voix tant de fois sacrilège,
Ce que valaient pourtant quelques arpents de neige !»

(Louis Fréchette, la Légende d’un peuple, introduction de Claude Beausoleil, Trois-Rivières, Écrits des forges, 1989, 281 p., p. 249)

«Voltaire (au Roi)

Mais laissez donc aller quelques arpents de neige»

(révérend Moïse-Joseph Marsile, Lévis ou Abandon de la Nouvelle-France. Drame historique en cinq actes, Montréal, C.-O. Beauchemin & fils, libraires-éditeurs, 1902, vi/148 p., p. 52).

«Pour quelques arpents de chiffons rouges», le Devoir, 29 janvier 2001, p. A1.

Curzi, Pierre et Denise Bombardier, «Quelques arpents de neige, vraiment ?», le Devoir, 30 octobre 2001, p. A7.

Hamlet (acte III, scène i)

William Shakespeare (~1601) : «To be, or not to be—that is the question :
Whether ‘tis nobler in the mind to suffer
The slings and arrows of outrageous fortune
Or to take arms against a sea of troubles,
And by opposing end them»
(William Shakespeare, Shakespeare. Seven Plays. The Songs. The Sonnets. Selections from the Other Plays, Penguin Books, coll. «The Viking Portable Library», 1980, viii/792 p., p. 57).

Voltaire (1734) : «Demeure; il faut choisir, et passer à l’instant
De la vie à la mort, ou de l’être au néant»
(Lettres philosophiques, chronologie et préface par René Pomeau, Paris, GF-Flammarion, coll. «GF», 15, 1964, 188 p., lettre XVIII, p. 122).

Pierre-Antoine de La Place (1745) : «Être, ou n’être plus ? arrête, il faut choisir !… Est-il plus digne d’une grande âme, de supporter l’inconstance, & les outrages de la fortune, que de se révolter contre les coups ?… Mourir… Dormir… Voilà tout»
(William Shakespeare, le Théâtre anglois, Paris [Londres], 1745-1746, 4 vol. in-12, vol. II, Richard III. Hamlet. Macbeth, 1745, p. 333).

Jean-François Ducis (1769) : «Je ne sais que résoudre… immobile et troublé…
C’est rester trop longtemps de mon doute accablé;
C’est trop souffrir la vie et le poids qui me tue.
Hé ! qu’offre donc la mort à mon âme abattue ?»
(cité dans Michel Delon et Pierre Malandain, Littérature française du XVIIIe siècle, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Premier cycle», 1996, x/521 p., p. 422).

Pierre Le Tourneur (1776-1783) : «Être ou ne pas être ! c’est là la question..... S’il est plus noble à l’âme de souffrir les traits poignants de l’injuste fortune, ou, se révoltant contre cette multitude de maux, de s’opposer au torrent, et les finir ?»
(William Shakespeare, Œuvres choisies de Shakespeare traduites par M. Le Tourneur et augmentées d’une préface par M. Dupontacq, prof. Jules César, Hamlet et Macbeth, Paris, Berche et Tralin, éditeurs, coll. «Bibliothèque des chefs-d’œuvre», 1881, 304 p., p. 154-155).


Italo Calvino


Calvino, Italo, «Pourquoi lire les classiques» (1981), dans Pourquoi lire les classiques, Paris, Seuil, coll. «La librairie du XXe siècle», 1993, 245 p., p. 7-14. Traduction de Michel Orcel et François Wahl.

1. Les classiques sont ces livres dont on entend toujours dire : «Je suis en train de le relire…» et jamais : «Je suis en train de le lire» (p. 7).

2. Sont dits classiques les livres qui constituent une richesse pour qui les a lus et aimés; mais la richesse n’est pas moindre pour qui se réserve le bonheur de les lire une première fois dans les conditions les plus favorables pour les goûter (p. 8).

3. Les classiques sont des livres qui exercent une influence particulière aussi bien en s’imposant comme inoubliables qu’en se dissimulant dans les replis de la mémoire par assimilation à l’inconscient collectif ou individuel (p. 8).

4. Toute relecture d’un classique est une découverte, comme la première lecture (p. 9).

5. Toute première lecture d’un classique est en réalité une relecture (p. 9).

6. Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire (p. 9).

7. Les classiques sont des livres qui, quand ils nous parviennent, portent en eux la trace des lectures qui ont précédé la nôtre et traînent derrière eux la trace qu’ils ont laissée dans la ou les cultures qu’ils ont traversées (ou, plus simplement, dans le langage et les mœurs) (p. 9).

8. Un classique est une œuvre qui provoque sans cesse un nuage de discours critiques, dont elle se débarrasse continuellement (p. 10).

9. Les classiques sont des livres que la lecture rend d’autant plus neufs, inattendus, inouïs, qu’on a cru les connaître par ouï-dire (p. 10).

10. On appelle classique un livre qui, à l’instar des anciens talismans, se présente comme un équivalent de l’univers (p. 11).

11. Notre classique est celui qui ne peut pas nous être indifférents et qui nous sert à nous définir nous-même par rapport à lui, éventuellement en opposition à lui (p. 11).

12. Un classique est un livre qui vient avant d’autres classiques; mais quiconque a commencé par lire les autres et lit ensuite celui-là reconnaît aussitôt la place de ce dernier dans la généalogie (p. 11).

13. Est classique ce qui tend à reléguer l’actualité au rang de rumeur de fond, sans pour autant prétendre éteindre cette rumeur (p. 12).

14. Est classique ce qui persiste comme rumeur de fond, là même où l’actualité qui en est la plus éloignée règne en maître (p. 12).


Bibliographie


Calvino, Italo, «Pourquoi lire les classiques» (1981), dans Pourquoi lire les classiques, Paris, Seuil, coll. «La librairie du XXe siècle», 1993, 245 p., p. 7-14. Traduction de Michel Orcel et François Wahl.

Calvino, Italo, «“Candide” ou la vélocité», dans la Machine littérature, Paris, Seuil, coll. «Pierres vives», 1984, p. 142-145. Texte de 1974. Traduction de Michel Orcel et François Whal.

Mailhot, Laurent, «Classiques canadiens, 1760-1960», Études françaises, 13, 3-4, octobre 1977, p. 263-268. Repris dans Ouvrir le livre, Montréal, l’Hexagone, coll. «Essais littéraires», 14, 1992, p. 45-57.

Milo, Daniel, «Les classiques scolaires», dans Pierre Nora (édit.), les Lieux de mémoire II. La nation ***, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque illustrée des histoires», 1986, p. 517-562. Ill.

Rustin, J., «Les “Suites” de Candide au XVIIIe siècle», Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 90, 1972, p. 1395-1416.

Thacker, Christopher, «Son of Candide», Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 58, 1967, p. 1515-1531.

Vercruysse, Jeroom, «Les enfants de Candide», dans Jean Macary (édit.), Essays on the Age of Enlightenment in Honor of Ira O. Wade, Genève-Paris, Droz, coll. «Histoire des idées et critique littéraire», 164, 1977, p. 369-376.

Vachon, G.-André, «Une tradition à inventer», dans Littérature canadienne-française, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «Conférences J.-A. de Sève», 1969, p. 267-289.

Viala, Alain, «Qu'est-ce qu'un classique ?», Bulletin des bibliothèques de France, 37, 1, 1992, p. 6-15.


2. Mémoire féminine et histoire de la littérature (Andrea Oberhuber)


Plan


Introduction

Le sexisme de langue

Virginia Woolf, les Fruits étranges et brillants de l’art (1979)

1. L’écriture de femmes d’un point de vue historique (et contemporain ?)

• Une entreprise difficile
• Le désir d’écrire et la marginalité
• L’hostilité de la société à l’égard de la «femme auteur»

2. Historiographie littéraire et mémoire féminine

• «Au théâtre de la mémoire, les femmes sont ombre légère» (Michelle Perrot).
• Mémoire féminine et mémoire collective
• Le problème de l’histoire de la littérature face au canon : le cas Pisan

3. Regards croisés

• Études ponctuelles
• Marginalisation, appréciation et jugements subjectifs
• Ouverture aux nouvelles approches et méthodes
• Le piège du genre


Bibliographie


Collectif Clio, Histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, Montréal, Le Jour, 1982.

Didier, Béatrice, l'Écriture-femme, Paris, Presses universitaires de France, 1981.

Holmes, Diana, French Women’s Writing : 1848-1994, London, The Athlone Press, 1996.

Ozouf, Mona, les Mots des femmes : essai sur la singularité française, Paris, Fayard, 1995.

Perrot, Michelle, les Femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998.

Planté Christine, la Petite Sœur de Balzac, Paris, Seuil, 1989 (épuisé).

Saint-Martin, Lori, Contre-voix : essai de critique au féminin, Québec, Nuit blanche, 1997.

Stephens, Sonya (édit.), A History of Women’s Writing in France, Cambridge, Cambridge University Press, 2000.

Thébaud, Françoise (édit.), Histoire des femmes : le XXe siècle, Paris, Plon, 1992.


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