FRA 1003, Histoire de la littérature, 2003-2004

Benoît Melançon, Département d'études françaises, Université de Montréal


Séance du 2 décembre 2003


I. Histoire de la littérature et histoire des genres


Plan








N.B. Les textes commentés en classe se trouvent dans le cahier de photocopies ou ici.
 

Introduction

L’histoire de l’autobiographie et du journal intime

Constat de départ

Formulation de la question

Premier élément de réponse

La validité de la datation stricte en ce domaine est limitée.
Deuxième élément de réponse
L’histoire de la littérature est souvent celle des grandes œuvres, et c’est peut-être un tort.
Troisième élément de réponse
Les œuvres mineures ont quelque chose à dire de l’histoire de la littérature.
Voir quelques pages des Cataractes de l'imagination de Jean-Marie Chassaignon (1779) en cliquant ici.
Quatrième élément de ma réponse
Les genres n’existent pas seuls.
Cinquième élément de réponse
Les genres sont affaire de longue durée.
Sixième élément de réponse
Les genres dépassent les cadres nationaux.
Conclusion


Samuel Tissot

Samuel Tissot, De la santé des gens de lettres, 1768

«Une lecture continuée produit toutes les maladies nerveuses; peut-être que de toutes les causes qui ont nui à la santé des femmes, la principale a été la multiplication infinie des romans depuis cent ans. Dès la bavette jusques à la vieillesse la plus avancée, elles les lisent avec une si grande ardeur, qu’elles craignent de se distraire un moment, ne prennent aucun mouvement, et souvent veillent très tard pour satisfaire cette passion; ce qui ruine absolument leur santé; sans parler de celles qui sont elles-mêmes auteurs, et ce nombre s’accroît tous les jours. Une fille qui, à l’âge de dix ans lit au lieu de courir, doit être à vingt une femme à vapeurs» (cité dans Carmelina Imbroscio, «La maladie, le rire, le risible», Dix-huitième siècle, 32, 2000, p. 241-254, p. 247 n. 15 [UDM / BLSH / PÉR]).


Jean-Marie Chassaignon

Cataractes de l’imagination, déluge de la scribomanie, vomissement littéraire, hémorrhagie encyclopédique, monstre des monstres. Par Épiménide l’Inspiré, Dans l’antre de Trophonius, au pays des visions, 1779, 4 vol. in-12.

Le texte a paru anonymement. Il est de Jean-Marie Chassaignon.

Deux parties (en théorie)
 

La première est le «Monstre» proprement dit.

Il s’agit du premier volume et d’une partie du deuxième,

pour un total de 594 pages sur 1435.


La deuxième partie des Cataractes est intitulée «Détachement ou Entrailles du monstre»,
 

un ensemble de notes portant sur les 594 premières pages.


Dans les faits
 

Dans les 89 premières pages du premier volume, il y a seulement des notes infrapaginales.

À partir de la p. 89, il y a trois types de notes :

quelques rares notes marginales;

des notes infrapaginales;

des notes reportées aux deuxième, troisième et quatrième volumes.

Ce n’est pas tout :

dans les notes des deuxième, troisième et quatrième volumes, il y a des notes infrapaginales.

Après les «Entrailles du Monstre», qui font plus de deux volumes et qui se terminent par «Fin sans fin» (IV, 208),

apparaissent un «Arrière-monstre, plus terrible que le monstre» (IV, 209-212),

puis une «Post-face ou sequi-monstre» (IV, 275-413).


Voir quelques pages des Cataractes de l'imagination de Jean-Marie Chassaignon (1779) en cliquant ici.


Gustave Lanson

Lanson, Gustave, «La méthode de l’histoire littéraire» (1910), dans Essais de méthode, de critique et d’histoire littéraire, édités par Henri Peyre, Paris, Hachette, 1965, 479 p., p. 31-56. [UDM / BLSH / 840.9 / L295e]

«Dans cette […] histoire, on ne marche sûrement qu’en faisant la part très large, la plus large possible, aux œuvres inférieures et oubliées. Elles entourent les chefs-d’œuvre, elles les préparent, les ébauchent, les commentent, font la transition de l’un à l’autre, en éclairent les origines et la portée. Le génie est toujours de son siècle, mais toujours il le dépasse : les médiocres sont toujours à la température de leur milieu, au niveau de leur public. Les œuvres mortes d’une époque sont donc nécessaires pour circonscrire et définir l’originalité irréductible ou incommensurable du grand écrivain, pour définir l’esthétique moyenne d’un école, la technique usuelle d’un genre, la destination régulière et les usages communs d’une certaine catégorie de littérature» (p. 45-46).


Sources

Condé, Michel, la Genèse sociale de l’individualisme romantique. Esquisse historique de l’évolution du roman en France du dix-huitième au dix-neuvième siècle, Tübingen, Niemeyer, coll. «Mimesis», 7, 1989, 151 p. [UDM / BLSH / PQ 657 / C65 / 1989]

Delany, Paul, British Autobiography in the Seventeenth Century, Londres et New York, Routledge & Kegan Paul et Columbia University Press, 1969, vi/198 p. [UDM / BLSH / CT / 177 / D45]

À mettre en relation avec Mascuch, Michael, «The Origins of the Individualist Self», The Center & Clark Newsletter, 25, printemps 1995, p. 5-6.
Melançon, Benoît, «Letters, Diary, and Autobiography in Eighteenth-Century France», dans Patrick Coleman, Jayne Lewis et Jill Kowalik (édit.), Representations of the Self from the Renaissance to Romanticism, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, p. 151-170. [UDM / BLSH / En commande]

Pachet, Pierre, les Baromètres de l’âme. Naissance du journal intime, Paris, Hatier, coll. «Brèves Littérature», 1990, liv/140 p. Ill. [UDM / BLSH / PN 4390 / P23 / 1990]

Pachet, Pierre, «Vers une sténographie de l’intime. Entre Fénelon et Constant : Karl Philipp Moritz», Littérales, 17, 1995, p. 41-56. Revue publiée par l’Université Paris X-Nanterre. [UDM / BLSH / PQ 428 / I58 / 1995]

Rousset, Jean, le Lecteur intime. De Balzac au journal, Paris, José Corti, 1986, 220 p. [UDM / BLSH / PN 81 / R68 / 1986]

Wunderlich, Mary, «Un premier pas fort singulier vers le journal intime : “Mes Inscripcions” (1780-1787) de Restif de La Bretonne», Studi Francesi, 38 : 3, 113, mai-août 1994, p. 227-240. [UDM / BLSH / PÉR]


Recommandation de lecture

Biron, Michel et Pierre Popovic, Un livre dont vous êtes l’intellectuel, Montréal, Fides, 1998, 185 p. [UDM / BLSH / GV 1493 / B57 / 1998]


II. La poésie au XIXe siècle (présentation de Pierre Popovic)


Chronologie sommaire


1789
Révolution française

Serment du Jeu de paume (20 juin 1789), prise de la Bastille (14 juillet 1789), abolition des privilèges (4 août 1789), Déclaration universelle des droits de l’homme (26 août 1789)
1792-1799
Ire République
Chute de Louis XVI (10 août 1792) et proclamation de la Ire République (21 septembre 1792)

La Terreur (1793-1794)

Le Directoire (1795)


1799-1802-1804-1814/1815
Napoléon Ier, le premier Empire

Consulat (coup d’État du 18 Brumaire, 9-10 novembre 1799)

Consulat à vie (1802)

Premier Empire (mai 1804)

Chute de Napoléon, première Restauration (avril 1814)

Retour de Napoléon, Cents-Jours (mars-juin 1815)

Seconde abdication de Napoléon, deuxième Restauration (1815)

1815-1830
Restauration
Louis XVIII, 1815-1824

Charles X, 1824-1830

1830-1848
Monarchie de Juillet (Louis-Philippe)
Révolution de Juillet (les «Trois glorieuses», 27-29 juillet 1830)
1848-1852
IIe République
Révolution de février : chute de la monarchie (22-24 février 1848), proclamation de la IIe République (25 février 1848), journées révolutionnaires (23-25 juin 1848), Louis Napoléon (neveu de Napoléon) à la présidence (10 décembre 1848)
1851
Coup d’État de Louis Napoléon (2 décembre 1851)

1852-1870
Second Empire (Napoléon III, dit le Petit)

1870-1940
IIIe République

Guerre franco-prussienne, défaite de Sedan et proclamation de la IIIe République (4 septembre 1870)
1871
Commune de Paris (18 mars 1871) et Semaine sanglante (21-29 mai 1871)


Plan de la leçon


1. Vue panoramique

1. Le citoyen

2. La religion du progrès

3. La question sociale

4. Un siècle insurrectionnel

5. La ville moderne

6. La montée de la science

2. La succession des avant-garde
1. Le romantisme (1820-1850)
Double apport : la littérature comme expression de la société; l’irruption du moi en littérature.
2. La modernité baudelairienne (1857)

3. Le Parnasse (1850-1880)

4. Les décadents, les symbolistes, le café-concert (1880-1900)

3. Voix et voies de l’avenir
1. Rimbaud

2. Mallarmé

3. Lautréamont

4. Verlaine

5. Tristan Corbière



Textes commentés


Alphonse de Lamartine, «Quatrième méditation. Le soir», dans Premières méditations poétiques (1820).

Le soir ramène le silence.
Assis sur ces rochers déserts,
Je suis dans le vague des airs
Le char de la nuit qui s’avance.

Vénus se lève à l’horizon;
À mes pieds l’étoile amoureuse
De sa lueur mystérieuse
Blanchit les tapis du gazon.

De ce hêtre au feuillage sombre
J’entends frissonner les rameaux :
On dirait autour des tombeaux
Qu’on entend voltiger une ombre.

Tout à coup, détaché des cieux,
Un rayon de l’astre nocturne,
Glissant sur mon front taciturne,
Vient mollement toucher mes yeux.

Doux reflet d’un globe de flamme,
Charmant rayon, que me veux-tu ?
Viens-tu dans mon sein abattu
Porter la lumière à mon âme ?

Descends-tu pour me révéler
Des mondes le divin mystère,
Ces secrets cachés dans la sphère
Où le jour va te rappeler ?

Une secrète intelligence
T’adresse-t-elle aux malheureux ?
Viens-tu, la nuit, briller sur eux
Comme un rayon de l’espérance ?

Viens-tu dévoiler l’avenir
Au cœur fatigué qui l’implore ?
Rayon divin, es-tu l’aurore
Du jour qui ne doit pas finir ?

Mon cœur à ta clarté s’enflamme,
Je sens des transports inconnus,
Je songe à ceux qui ne sont plus :
Douce lumière, es-tu leur âme ?

Peut-être ces mânes heureux
Glissent ainsi sur le bocage.
Enveloppé de leur image,
Je crois me sentir plus près d’eux ?

Ah ! si c’est vous, ombres chéries,
Loin de la foule et loin du bruit,
Revenez ainsi chaque nuit
Vous mêler à mes rêveries.

Ramenez la paix et l’amour
Au sein de mon âme épuisée,
Comme la nocturne rosée
Qui tombe après les feux du jour.

Venez !… Mais des vapeurs funèbres
Montent des bords de l’horizon :
Elles voilent le doux rayon,
Et tout rentre dans les ténèbres.


Alfred de Vigny, «L’heure où tu pleures» (1831).

Une heure sonne dans la nuit,
La journée enfin s’est éteinte,
L’ombre calme efface l’empreinte
De ses clartés et de son bruit;
Tout ce théâtre, où l’on t’adore,
N’est plus qu’une salle sonore
Où ta voix retentit encore
Comme un faible écho qui s’enfuit.

La colonnade illuminée
Se perd dans l’ombre et nous paraît
Une sombre et noire forêt,
Sortant d’une terre minée.
Nos pas ébranlent en passant
Le sourd plancher retentissant
Qui résiste à ton pied glissant
Comme une ville ruinée.

Et toi, tu rêves solitaire,
Toi, l’âme de corps désert,
Ô toi, la voix de ce concert
Qui ce soir enchantait la terre,
Tu viens de remonter aux cieux
Ainsi qu’un oiseau gracieux
Se tait, et dans son nid soyeux
Cherche la paix et le mystère.

Mais dans son nid le doux oiseau
Dort mollement sur sa couvée;
Et sur sa couche inachevée
S’arrondit comme en un berceau;
Il met sa tête sous sa plume,
Baigné des vapeurs de la brume
Qui monte à l’astre du ruisseau.

Et toi, tu penses et tu pleures.


Victor Hugo, «Soleils couchants. VI», dans les Feuilles d’automne (1831).

Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées;
Demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit;
Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !

Tous ces jours passeront; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S’iront rajeunissant; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

                              Avril 1829


Charles Baudelaire, «Le coucher du soleil romantique» (1862).

Que le Soleil est beau quand tout frais il se lève,
Comme une explosion nous lançant son bonjour !
— Bienheureux celui-là qui peut avec amour
Saluer son coucher plus glorieux qu’un rêve !

Je me souviens !… J’ai vu tout, fleur, source, sillon,
Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite…
— Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite,
Pour attraper au moins un oblique rayon !

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire;
L’irrésistible Nuit établit son empire,
Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
Des crapauds imprévus et de froids limaçons.


Charles Baudelaire, «Les fenêtres», dans Petits poèmes en prose (1869).

«     Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
     Par-delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, où plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
     Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.
     Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.
     Peut-être me direz-vous : “Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ?” Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?»


Arthur Rimbaud, «Aube», dans Illuminations (1886-1895).

«     J’ai embrassé l’aube d’été.

     Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

     La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

     Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

     Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. À la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

     En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

     Au réveil il était midi.»


Stéphane Mallarmé, «Éventail de Madame Mallarmé», dans Poésies (1899).

Avec comme pour langage
Rien qu’un battement aux cieux
Le futur vers se dégage
Du logis très précieux

Aile tout bas la courrière
Cet éventail si c’est lui
Le même par qui derrière
Toi quelque miroir a lui

Limpide (où va redescendre
Pourchassée en chaque grain
Un peu d’invisible cendre
Seule à me rendre chagrin)

Toujours tel il apparaisse
Entre tes mains sans paresse.


Retour à la page Cours et matériel pédagogique

Retour à la page d'accueil de Benoît Melançon


Licence Creative Commons
Le site de Benoît Melançon est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’utilisation commerciale 4.0 international.