Benoît Melançon
Département des littératures de langue française
Université de Montréal
FRA 3220 — Auteur français (Marivaux)


Extraits


Dernière mise à jour : 16 mars 2007


Séance du 22 janvier 2007

Marivaux, la Surprise de l’amour (1722), dans Théâtre complet. Tome premier, Paris, Bordas, coll. «Classiques Garnier», 1989, xxx/1125 p. Ill. Texte établi, avec introduction, chronologie, commentaire, index et glossaire par Frédéric Deloffre. Nouvelle édition, revue et mise à jour avec la collaboration de Françoise Rubellin.

Acte III, scène VI (et dernière)

«Lélio. — […] Je vous prie, Madame, de n’être point fâchée de ce que j’avais votre portrait, j’étais dans l’ignorance.

La Comtesse, d’un air embarrassé. — Ce n’est rien que cela, Monsieur.

Lélio. — C’est une aventure qui ne laisse pas que d’avoir un air singulier.

La Comtesse. — Effectivement.

Lélio. — Il n’y a personne qui ne se persuade là-dessus que je vous aime.

La Comtesse. — Je l’aurais cru moi-même, si je ne vous connaissais pas.

Lélio. — Quand vous le croiriez encore, je ne vous estimerais guère moins clairvoyante.

La Comtesse. — On n’est pas clairvoyante quand on se trompe, et je me tromperais.

Lélio. — Ce n’est presque pas une erreur que cela, la chose est si naturelle à penser !

La Comtesse. — Mais voudriez-vous que j’eusse cette erreur-là ?

Lélio. — Moi, Madame ! vous êtes la maîtresse.

La Comtesse. — Et vous le maître, Monsieur.

Lélio. — De quoi le suis-je ?

La Comtesse. — D’aimer ou de n’aimer pas.

Lélio. — Je vous reconnais : l’alternative est bien de vous, Madame.

La Comtesse. — Eh ! pas trop.

Lélio. — Pas trop… si j’osais interpréter ce mot-là !

La Comtesse. — Et que trouvez-vous donc qu’il signifie ?

Lélio. — Ce qu’apparemment vous n’avez pas pensé.

La Comtesse. — Voyons.

Lélio. — Vous ne me le pardonneriez jamais.

La Comtesse. — Je ne suis pas vindicative.

Lélio, à part. — Ah ! je ne sais ce que je dois faire.

La Comtesse, d’un air impatient. — Monsieur Lélio, expliquez-vous, et ne vous attendez pas que je vous devine.

Lélio. [Il se jette aux genoux de la Comtesse.] — Eh bien, Madame ! me voilà expliqué, m’entendez-vous ? Vous ne répondez rien, vous avez raison : mes extravagances ont combattu trop longtemps contre vous, et j’ai mérité votre haine.

La Comtesse. — Levez-vous, Monsieur.

Lélio. — Non, Madame, condamnez-moi, ou faites-moi grâce.

La Comtesse, confuse. — Ne me demandez rien à présent : reprenez le portrait de votre parente, et laissez-moi respirer.

Arlequin. — Vivat ! Enfin, voilà la fin» (p. 234-235).


Séance du 29 janvier 2007

Marivaux, la Surprise de l’amour (1722), dans Théâtre complet. Tome premier, Paris, Bordas, coll. «Classiques Garnier», 1989, xxx/1125 p. Ill. Texte établi, avec introduction, chronologie, commentaire, index et glossaire par Frédéric Deloffre. Nouvelle édition, revue et mise à jour avec la collaboration de Françoise Rubellin.

Acte I, scène II

«Lélio. — Dis-moi, mon pauvre garçon, si tu trouvais sur ton chemin de l’argent d’abord, un peu plus loin de l’or, un peu plus loin des perles, et que cela te conduisît à la caverne d’un monstre, d’un tigre, si tu veux, est-ce que tu n’haïrais pas cet argent, cet or et ces perles ?

Arlequin. — Je ne suis pas si dégoûté, je trouverais cela fort bon; il n’y aurait que le vilain tigre dont je ne voudrais pas, mais je prendrais vitement quelques milliers d’écus dans mes poches, je laisserais là le reste, et je décamperais bravement après.

Lélio. — Oui, mais tu ne sauras point qu’il y a un tigre au bout, et tu n’auras pas plutôt ramassé un écu, que tu ne pourras t’empêcher de vouloir le reste.

Arlequin. — Fi, par la morbleu, c’est bien dommage : voilà un sot trésor, de se trouver sur ce chemin-là. Pardi, qu’il aille au diable, et l’animal avec.

Lélio. — Mon enfant, cet argent que tu trouves d’abord sur ton chemin, c’est la beauté, ce sont les agréments d’une // femme qui t’arrêtent; cet or que tu rencontres encore, ce sont les espérances qu’elle te donne; enfin ces perles, c’est son cœur qu’elle t’abandonne avec tous ses transports.

Arlequin. — Ahi ! Ahi ! gare l’animal.

Lélio. — Le tigre enfin paraît après les perles, et ce tigre, c’est un caractère perfide retranché dans l’âme de ta maîtresse; il se montre, il t’arrache le cœur, il déchire le tien; adieu tes plaisirs, il te laisse aussi misérable que tu croyais être heureux.

Arlequin. — Ah, c’est justement la bête que Margot a lâchée sur moi, pour avoir aimé son argent, son or et ses perles.

Lélio. — Les aimeras-tu encore ?

Arlequin. — Hélas, Monsieur, je ne songeais pas à ce diable qui m’attendait au bout. Quand on n’a pas étudié, on ne voit pas plus loin que son nez.

Lélio. — Quand tu seras tenté de revoir des femmes, souviens-toi toujours du tigre, et regarde tes émotions de cœur comme une envie fatale d’aller sur sa route, et de te perdre.

Arlequin. — Oh, voilà qui est fait; je renonce à toutes les femmes, et à tous les trésors du monde, et je m’en vais boire un petit coup pour me fortifier dans cette bonne pensée» (p. 193-194).


Séance du 29 janvier 2007

Sedaine, Michel-Jean, le Philosophe sans le savoir (1765), dans Théâtre du XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 251, 1974, vol. II, p. 517-564 et p. 1445-1456. Textes choisis, établis, présentés et annotés par Jacques Truchet.

Acte II, scène IV

«M. Vanderk père : […] Je fus forcé de quitter la province; votre mère me jura une constance qu’elle a eue toute sa vie; je m’embarquai. Un bon Hollandais, propriétaire du bâtiment sur lequel j’étais, me prit en affection. Nous fûmes attaqués, et je lui fus utile. […] Le bon Hollandais m’associa à son commerce, il m’offrit sa nièce et sa fortune. Je lui dis mes engagements; il m’approuve, il part, il obtient le consentement des parents de votre mère; il me l’amène avec sa nourrice : c’est une bonne vieille qui est ici. Nous nous marions; le bon Hollandais mourut dans mes bras; je pris, à sa prière et son nom et son commerce. Le ciel a béni ma fortune, je ne peux être plus heureux, je suis estimé, voici votre sœur bien établie, votre beau-frère remplit avec honneur une des premières places dans la robe. Pour vous, mon fils, vous serez digne de moi et de vos aïeux. J’ai déjà remis dans notre famille tous les biens que la nécessité de servir le prince avait fait sortir des mains de vos ancêtres; ils seront à vous, ces biens; et si vous pensez que j’aie fait par le commerce une tache à leur nom, c’est à vous de l’effacer; mais dans un siècle aussi éclairé que celui-ci, ce qui peut donner la noblesse n’est pas capable de l’ôter.

M. Vanderk fils : Ah ! mon père, je ne le pense pas; mais le préjugé est malheureusement si fort…

M. Vanderk père : Un préjugé ! Un tel préjugé n’est rien aux yeux de la raison.

M. Vanderk fils : Cela n’empêche pas que le commerce ne soit considéré comme un état…

M. Vanderk père : Quel état, mon fils, que celui d’un homme qui, d’un trait de plume, se fait obéir d’un bout de l’univers à l’autre ! Son nom, son seing n’a pas besoin, comme la monnaie des souverains, que la valeur du métal serve de caution à l’empreinte : sa personne a tout fait; il a signé; cela suffit.

M. Vanderk fils : J’en conviens; mais…

M. Vanderk père : Ce n’est pas un peuple, ce n’est pas une seule nation qu’il sert; il les sert toutes, et en est servi : c’est l’homme de l’univers.

M. Vanderk fils : Cela peut être vrai; mais enfin, en lui-même, qu’a-t-il de respectable ?

M. Vanderk père : De respectable ! Ce qui est légitime dans un gentilhomme, les droits de la naissance, ce qui fait la base de ses titres, la droiture, l’honneur, la probité.

M. Vanderk fils : Votre seule conduite, mon père.

M. Vanderk père : Quelques particuliers audacieux font armer les rois, la guerre s’allume, tout s’embrase, l’Europe est divisée; mais ce négociant anglais, hollandais, russe, ou chinois, n’en est pas moins l’ami de mon cœur; nous sommes, sur la superficie de la terre, autant de fils de soie qui lient ensemble les nations et les ramènent à la paix par la nécessité du commerce : voilà, mon fils, ce que c’est qu’un honnête négociant.

M. Vanderk fils : Et le gentilhomme donc ? et le militaire ?

M. Vanderk père : Je ne connais que deux états au-dessus du commerçant (en supposant encore qu’il y ait quelque différence entre ceux qui font le mieux qu’ils peuvent dans le rang où le ciel les a placés), je ne connais que deux états, le magistrat qui fait parler les lois, et le guerrier qui défend la patrie.

M. Vanderk fils : Je suis donc gentilhomme ?

M. Vanderk père : Oui, mon fils : il est peu de bonnes maisons à qui vous ne teniez, et qui ne tiennent à vous.

M. Vanderk fils : Pourquoi donc me l’avoir caché ?

M. Vanderk père : Par une prudence peut-être inutile : j’ai craint que l’orgueil d’un grand nom ne devînt le germe de vos vertus; j’ai désiré que vous les tinssiez de vous-même. Je vous ai épargné jusqu’à cet instant les réflexions que vous venez de faire; réflexions qui dans un âge moins avancé se seraient produites avec plus d’amertume» (p. 530-531).


Séance du 19 février 2007

Rousseau, Jean-Jacques, les Rêveries du promeneur solitaire (1782, posthume), dans Œuvres complètes. I. Les Confessions. Autres textes autobiographiques, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 11, 1996 (1959), cxviii/1969 p. Édition publiée sous la direction de Bernard Gagnebin et Marcel Raymond.

Deuxième promenade

«J’éprouvai bien cet effet dans les promenades qui suivirent le projet d’écrire la suite de mes Confessions, surtout dans celle dont je vais parler et dans laquelle un accident imprévu vint rompre le fil de mes idées et leur donner pour quelque tems un autre cours.

Le jeudi 24 Octobre 1776 je suivis après diner les boulevards jusqu’à la rue du chemin-verd par laquelle je gagnai les hauteurs de Menil-montant, et de là prenant les sentiers à travers les vignes et les prairies, je traversai jusqu’à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages, puis je fis un détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin. Je m’amusois à les parcourir avec ce plaisir et cet intérest que m’ont toujours donné les sites agréables, et m’arrêtant quelques fois à fixer des plantes dans la verdure. J’en apperçus deux que je voyois assez rarement autour de Paris et que je trouvai très abondantes dans ce canton-là. L’une est la Picris hieracioides de la famille des composées, et l’autre le Bupleurum falcatum de celle des ombelliféres. Cette decouverte me réjouit et m’amusa très longtems et finit par celle d’une plante encor plus rare sur tout dans un pays élevé, savoir le cerastium aquaticum, que malgré l’accident qui m’arriva le même jour j’ai retrouvé dans un livre que j’avois sur moi et placé dans mon herbier.

Enfin après avoir parcouru en détail plusieurs autres plantes que je voyois encore en fleurs, et dont l’aspect et l’énumération qui m’étoit familiére me donnoit nean-//moins toujours du plaisir, je quittai peu à peu ces menues observations pour me livrer à l’impression non moins agréable mais plus touchante que faisoit sur moi l’ensemble de tout cela. Depuis quelques jours on avoit achevé la vendange; les promeneurs de la ville s’étoient déja retirés; les paysans aussi quittoient les champs jusques aux travaux d’hiver. La campagne encor verte et riante, mais défeuillée en partie et déja presque deserte, offroit par tout l’image de la solitude et des approches de l’hiver. Il resultoit de son aspect un mélange d’impression douce et triste trop analogue à mon age et à mon sort pour que je ne m’en fisse pas l’application. Je me voyois au déclin d’une vie innocente et infortunée, l’ame encore pleine de sentimens vivaces et l’esprit encore orné de quelques fleurs, mais déja flétries par la tristesse et dessechées par les ennuis. Seul et délaissé je sentois venir le froid des prémiéres glaces, et mon imagination tarissante ne peuploit plus ma solitude d’êtres formés selon mon cœur. Je me disois en soupirant, qu’ai-je fait ici-bas ? J’étois fait pour vivre, et je meurs sans avoir vécu. Au moins ce n’a pas été ma faute, et je porterai à l’auteur de mon être, sinon l’offrande des bonnes œuvres qu’on ne m’a pas laissé faire, du moins un tribut de bonnes intentions frustrées, de sentimens sains mais rendus sans effet, et d’une patience à l’epreuve des mépris des hommes» (p. 1003-1004).


Séance du 19 février 2007

Marivaux, Lettres sur les habitants de Paris (1717), édition de 1728, dans Journaux et œuvres diverses, Paris, Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1988, xiii/832 p. Ill. Texte établi avec introduction, chronologie, commentaire, bibliographie, glossaire et index par Frédéric Deloffre et Michel Gilot. Édition complète revue et mise à jour. Édition illustrée de 25 reproductions.

Chapitre I

«Il est difficile de définir la population de Paris, je vais pourtant tâcher de vous en donner quelque idée.

Imaginez-vous un monstre remué par un certain instinct, et composé de toutes les bonnes et mauvaises qualités ensemble; prenez la fureur et l’emportement, la folie, l’ingratitude, l’insolence, la trahison et la lâcheté; ajustez tout cela, si vous le pouvez, avec la compassion tendre, la fidélité, la bonté, l’empressement obligeant, la reconnaissance et la bonne foi, la prudence même; en un mot, formez votre monstre de toutes ces contrariétés; voilà le peuple, voilà son génie.

Pour en achever le portrait, il faut lui supposer encore une nécessité machinale de passer en un instant du bon mouvement au mauvais : détaillons à présent ce caractère.

Le peuple est une portion d’hommes qu’une égalité de bassesse dans la condition réunit : ils se querellent, ils se battent, se tendent la main, se rendent service et se desservent tout à la fois : un moment voit renaître et mourir leur amitié; ils se raccommodent et se brouillent sans s’entendre. Le peuple a des fougues de soumission et de respect pour le grand seigneur, et des saillies de mépris et d’insolence contre lui : un denier donné par-dessus son salaire vous en attire un dévouement sans réserve; ce denier retranché vous en attire mille outrages. Quand il est bon, vous en auriez son sang; quand il est mauvais, il vous ôterait tout le vôtre : sa malice lui fournit des moyens de nuire, que l’homme d’esprit n’imaginerait jamais. Tel est le pathétique de ses discours, qu’il laisse, parmi les plus honnêtes gens et les meilleurs esprits, une opinion de bien ou de mal, pour ou contre vous, qui ne manque pas de vous servir ou de vous nuire.

Le peuple, à Paris, a tous les vices qu’il se reproche dans ses querelles.

Une chose m’a toujours surpris : deux femmes s’accusent de mauvaise vie, citent les lieux et les circonstances : les // assistants croient tout; la querelle finit et ne leur a fait aucun tort.

Les femmes, entre elles, ne rougissent pas de l’opprobre dont elles se chargent; leur motif de honte est d’avoir été vaincues en coups ou en injures.

Plus une femme a la voix vigoureuse, et plus celle avec qui elle se querelle a de tort.

Plus une querelle a de témoins, plus elle s’échauffe : ce n’est plus tant alors une vraie colère qui anime les combattantes, qu’une émulation d’invectives.

Personne ne caractérise plus éloquemment que le peuple.

On lui inspire aisément de la confiance; mais quand il la perd, il déshonore.

Toute belle que vous êtes, madame, si le hasard vous avait attiré le courroux d’une femme du peuple, elle vous ferait rougir de vos propres charmes. L’union des gens mariés parmi le peuple est la chose du monde la plus divertissante; vous diriez, à les entendre se parler et se répondre, qu’ils ne peuvent se supporter et qu’ils souffrent de se voir.

Voici la réflexion que je fais là-dessus, madame : un mot plus haut que l’autre brouille des époux honnêtes gens; pourquoi cela ? C’est que leur commerce est ordinairement honnête : cette honnêteté cesse-t-elle un moment ? l’union s’altère. Les gens mariés d’entre le peuple se parlent toujours comme s’ils s’allaient battre; cela les accoutume à une rudesse de manière qui ne fait pas grand effet quand elle est sérieuse et qu’il y entre de la colère : une femme ne s’alarme pas de s’entendre dire un bon gros mot, elle y est faite en temps de paix comme en temps de guerre; le mari de son côté n’est point surpris d’une réplique brutale, ses oreilles n’y trouvent rien d’étrange; le coup de poing seulement avertit que la querelle est sérieuse; et leur façon de se parler en est toujours si voisine, que ce coup de poing ne fait pas un grand dérangement.

Savez-vous bien, madame, qu’à tout prendre, il y a plus de gain dans cette façon de se traiter que dans celle des honnêtes gens ?

Je compare l’union de ces derniers à une mer calme : les deux époux y voguent en paix; vient-il un seul coup de vent ? Il porte l’alarme dans la barque, et nos époux, accoutumés à une longue bonace, ne se remettent que longtemps après de leur frayeur» (p. 10-11)


Séance du 26 février 2007

Marivaux, le Spectateur français, dans Journaux et œuvres diverses, Paris, Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1988, xiii/832 p. Ill. Texte établi avec introduction, chronologie, commentaire, bibliographie, glossaire et index par Frédéric Deloffre et Michel Gilot. Édition complète revue et mise à jour. Édition illustrée de 25 reproductions.

Sixième feuille [27 avril 1722]

«Je m’amusais l’autre jour dans la boutique d’un libraire, à regarder des livres; il y vint un homme âgé, qui, à la mine, me parut homme d’esprit grave; il demanda au libraire, mais d’un air de bon connaisseur, s’il n’avait rien de nouveau. J’ai le Spectateur, lui répondit le libraire. Là-dessus, // mon homme mit la main sur un gros livre, dont la reliure était neuve, et lui dit : Est-ce cela ? Non, monsieur, reprit le libraire, le Spectateur ne paraît que par feuille, et le voilà. Fi ! repartit l’autre, que voulez-vous qu’on fasse de ces feuilles-là ? Cela ne peut être rempli que de fadaises, et vous êtes bien de loisir, d’imprimer de pareilles choses.

L’avez-vous lu, ce Spectateur ? lui dit le libraire. Moi ! le lire, répondit-il; non, je ne lis que du bon, du raisonnable, de l’instructif, et ce qu’il me faut n’est pas dans vos feuilles. Ce ne sont ordinairement que de petits ouvrages de jeunes gens qui ont quelque vivacité d’écolier, quelques saillies plus étourdies que brillantes, et qui prennent les mauvaises contorsions de leur esprit pour des façons de penser légères, délicates et cavalières. Je n’en veux point, mon cher; je ne suis point curieux d’originalités puériles.

En effet, je suis du sentiment de Monsieur, dis-je alors, en me mêlant de la conversation; il parle en homme sensé. Pures bagatelles que des feuilles ! La raison, le bon sens et la finesse peuvent-ils se trouver dans si peu de papier ? Ne faut-il pas un vaste terrain pour les contenir ? Un bon esprit s’avisa-t-il jamais de penser et d’écrire autrement qu’en gros volumes ? Jugez de quel poids peuvent être des idées enfermées dans une feuille d’impression que vous allez soulever d’un souffle ! Et quand même elles seraient raisonnables, ces idées, est-il de la dignité d’un personnage de cinquante ans, par exemple, de lire une feuille volante, un colifichet ? Cela le travestit en petit jeune homme, et déshonore sa gravité; il déroge. Non, à cet âge-là, tout savant, tout homme d’esprit ne doit ouvrir que des in-folio, de gros tomes respectables par leur pesanteur, et qui, lorsqu’il les lit, le mettent en posture décente; de sorte qu’à la vue du titre seul, et retournant chaque feuillet du gros livre, il puisse se dire familièrement en lui-même : Voilà ce qu’il faut à un homme aussi sérieux que moi, et d’une aussi profonde réflexion. Là-dessus il se sent comme entouré d’une solitude philosophique, dans laquelle il goûte en paix le plaisir de penser qu’il se nourrit d’aliments spirituels, dont le goût n’appartient qu’aux raisons graves. Eh bien, monsieur, qu’en dites-vous ? N’est-ce pas là votre pensée ?

Ce discours surprit un peu mon homme. Il ne savait s’il devait se fâcher ou se taire; je ne lui donnai pas le temps de se déterminer. Monsieur, lui dis-je encore, en lui présentant un assez gros livre que je tenais, voici un Traité de Morale. Le volume n’est pas extrêmement gros, et à la // rigueur on pourrait le chicaner sur la médiocrité de sa forme; mais je vous conseille pourtant de lui faire grâce en faveur de sa matière; c’est de la morale, et de la morale déterminée, toute crue. Malepeste ! vous voyez bien que cela fait une lecture importante, et digne du flegme d’un homme sensé; peut-être même la trouverez-vous ennuyeuse, et tant mieux ! À notre âge, il est beau de soutenir l’ennui que peut donner une matière naturellement froide, sérieuse, sans art, et scrupuleusement conservée dans son caractère. Si l’on avait du plaisir à la lire, cela gâterait tout. Voilà une plaisante morale que celle qui instruit agréablement ! Tout le monde peut s’instruire à ce prix-là, ce n’est pas là de quoi l’homme raisonnable doit être avide; ce n’est pas tant l’utile qu’il lui faut, que l’honneur d’agir en homme capable de se fatiguer pour chercher cet utile, et la vaste sécheresse d’un gros livre fait justement son affaire.

Chacun a son goût, et je vois bien que vous n’êtes pas du mien, me dit alors le personnage qui se retira mécontent et décontenancé, et que peut-être notre conversation réconciliera dans la suite avec les brochures; si ce n’est avec les miennes, qui peuvent ne le pas mériter, ce sera du moins avec celles des autres» (p. 137-139).


Séance du 26 février 2007

Marivaux, l’Indigent philosophe (1727), dans Journaux et œuvres diverses, Paris, Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1988, xiii/832 p. Ill. Texte établi avec introduction, chronologie, commentaire, bibliographie, glossaire et index par Frédéric Deloffre et Michel Gilot. Édition complète revue et mise à jour. Édition illustrée de 25 reproductions.

Première feuille

«Je me souviens d’avoir vu autrefois un seigneur qui presque en même jour perdit son fils unique et la moitié de son bien; on s’attendait à des marques de douleur et d’affliction; mais malheureusement pour lui, c’était un homme qui passait pour un modèle de raison, pour un héros en fermeté d’âme, pour un sage, c’est tout dire; il avait pris goût à figurer comme cela dans le monde; il fallut donc soutenir la gageure dans le double malheur qui lui arriva. Je le plaignis de tout mon cœur, j’eus pitié de lui à cause des peines que lui donnerait cette fermeté qu’il allait jouer; et en effet le pauvre martyr de l’orgueil ne versa pas une larme, il se montra inébranlable : il jeta un soupir ou deux, dit-on, pour rendre son courage plus vraisemblable, pour montrer aux gens que ce n’était pas faute de sensibilité qu’il n’était pas au désespoir, comme y aurait été un autre. Il fit voir qu’il ne tenait qu’à lui d’être sujet comme le reste des hommes aux faiblesses de la nature, mais qu’il avait la force de les repousser. Je le vis le lendemain de ses infortunes, je regardai son visage : mais je ne vis qu’un masque; car la sérénité même n’a pas l’air plus paisible que l’avait ce visage-là. Oh ! je me dis à moi-//même : la raison toute unie ne fait pas cet effet-là, il y a ici de la broderie; et je devinais juste : car je sus, à n’en pouvoir douter, que seul dans son cabinet mon homme pleurait et se désolait comme une femme, et qu’il s’en donnait à cœur joie, si l’on peut parler ainsi. Vraiment je le trouvais bien plus faible et plus femme quand il reprenait son masque devant le monde; il me paraissait bien plus pusillanime : car se donner le tourment de ressentir sa douleur, pour avoir la gloire de passer pour un homme admirable en fermeté, je pardonnerais cette vanité-là à une femme, parce qu’elle est d’un sexe plus faible que nous; et à mon gré il n’y a point de plus grande faiblesse que l’orgueil de feindre des vertus qu’on n’a pas; cette petitesse-là est digne d’une créature artificieuse et superbe comme la femme, n’est-il pas vrai ?

Cependant on admira le comédien, à qui ses singeries coûtèrent cher; car autant qu’il m’en ressouvient, je crois qu’il mourut de la violence qu’il se fit pour les soutenir : sa comédie le tua; cela n’est pas sain, et mourir pour mourir, j’aimerais encore mieux mourir en homme faible, qu’en histrion qui fait le fort et qui ne l’est pas : j’aurais du moins l’avantage de n’avoir voulu tromper personne, et je remporterais l’honneur d’avoir été de bonne foi : quand on meurt franchement de douleur, la mort n’est que la punition de notre faiblesse, et cela n’est pas si laid qu’une mort qui est la punition d’une fourberie. Oh ! l’impertinente mort, à mon gré ! Je serais immortel, si je n’avais à finir que par là.

Mais c’est assez moraliser, laissons-là les folies des hommes; et si nous en faisons, comme absolument il en faut faire, du moins n’en faisons que de celles qui divertissent. Par exemple, j’ai mangé tout mon bien, moi : eh bien ! c’est une grande folie, je ne conseille à personne de la faire; car pour avoir du plaisir, il n’est pas nécessaire de se ruiner, ni de devenir pauvre : la pauvreté est une cérémonie qu’on peut retrancher, ce n’est pas elle qui m’a rendu joyeux et content comme je le suis; je l’étais avant que d’avoir tout mangé; mais si j’avais à recommencer, si on me remettait dans mon premier état, j’aimerais mieux faire des folies ruineuses, qui seraient du moins gaies pendant qu’elles dureraient, que de faire de ces folies tristes, dures et meurtrières; j’aimerais mieux avoir le plaisir d’être fou, que d’avoir la douleur de faire le sage, avec tout l’honneur qui m’en reviendrait» (p. 279-280).


Séance du 19 mars 2007

Marivaux, le Cabinet du philosophe (1734), dans Journaux et œuvres diverses, Paris, Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1988, xiii/832 p. Ill. Texte établi avec introduction, chronologie, commentaire, bibliographie, glossaire et index par Frédéric Deloffre et Michel Gilot. Édition complète revue et mise à jour. Édition illustrée de 25 reproductions.

Cinquième feuille

«Réflexions sur les Coquettes.

Les coquettes ne s’aiment pas, et ne sont pourtant bien que lorsqu’elles sont ensemble. Savez-vous ce qu’elles cherchent en se prenant pour compagnes ? le plaisir de l’emporter l’une sur l’autre : elles vont pourvoir à la nourriture de leur vanité, et faire assaut de charmes; ce sont des visages, des tailles, des mines et de bons airs qui vont lutter ensemble.

Assurément je suis ou plus belle, ou plus jolie, ou plus aimable que Doris, dit Julie en son particulier; mais à la certitude que j’en ai, et que mon miroir m’en donne, il serait délicieux d’y ajouter une autre preuve; et c’est la preuve de fait.

Julie ne me vaut pas, dit de son côté Doris : je l’efface; j’ai bien d’autres grâces qu’elle, et je n’ai pas besoin d’en être plus sûre que je le suis; mais quelques certitudes de plus ne gâteront rien; allons les multiplier, pour les rendre plus vives : mon amour-propre se chicane quelquefois là-dessus; allons le rassasier d’évidence.

Et voilà Doris et Julie qui vont se trouver. Elles s’embrassent en s’examinant sourdement d’un œil critique. Doris croit étonner Julie par ses grâces, et Julie s’imagine que les siennes inquiètent Doris, et lui font peur.

Il est cinq ou six heures du soir; où ira-t-on ? Au spectacle, ou aux Tuileries ? et là, de quelque manière que les choses tournent, que leur vanité ait lieu de s’y applaudir, ou non, ne craignez pas qu’il y ait aucune de nos deux femmes qui rabatte de sa confiance.

L’amour-propre des femmes veut bien avoir le régal de se convaincre qu’il ne s’en fait pas trop accroire : mais s’il arrive quelque chose qui ne lui soit pas favorable, il saura bien y remédier; tout ce qui prouvera contre lui ne prouvera rien.

Menons nos deux coquettes aux Tuileries : vous les voyez qui s’y promènent; elles se tiennent sous le bras. Ah ! les bonnes amies ! Que croyez-vous qu’elles pensent, et que chacune d’elles dise intérieurement à l’autre ?

Venez, madame, venez, coquette que vous êtes; venez orner mon triomphe, et voir confondre la vanité que vous avez sans doute de croire que vous êtes aussi aimable que moi; avancez, que je vous montre le contraire : nous voici en bon lieu pour vider notre différend.

Et là-dessus, elles marchent à grands pas; vous les entendez éclater de rire en parlant.

Eh ! de quoi parlent-elles ? elles ne le savent pas elles-mêmes; ce sont des mots qu’elles prononcent, afin d’ouvrir la bouche avec grâce.

De quoi rient-elles ? de rien. Ce n’est là qu’une coquetterie; ce n’est que pour faire du bruit, pour en paraître plus vives, plus bruyantes, plus dissipées; pour en tenir plus de place; pour attirer l’attention de ces hommes qui se promènent aussi, qui viennent à elles, et qui en passant vont juger nos coquettes.

Quatre hommes sont passés. Il y en a trois qui n’ont regardé que moi, dit Doris en elle-même, et j’aurais eu le quatrième, s’il n’avait pas regardé ailleurs en passant, ou si par hasard ses yeux ne s’étaient pas d’abord trouvés sur Julie.

Ainsi je pense qu’il est clair que je vaux mieux qu’elle : il n’y a pas à en douter; c’est une affaire de calcul : j’ai trois contre un; et cet un, je l’aurai au retour.

Que répond à cela Julie ? convient-elle qu’elle a perdu ? oh ! que non. Elle a fort bien vu ces trois hommes n’honorer effectivement que sa compagne de leurs regards; elle n’a eu que le quatrième, elle le sait : c’est un fait qu’elle ne peut contester.

Mais qu’est-ce que cela conclut ? Rien. C’est que Doris a fixé les trois autres par un fracas de coquetterie supérieure à la sienne, par un éclat de rire, par un ton de voix d’une hauteur indécente, par des regards effrontés qui ne manquent jamais d’arrêter les hommes, qui les débauchent, qui subornent leur jugement. Doris n’a pas les yeux plus beaux qu’elle, pas même si beaux : mais elle les a plus hardis; elle les jette à la tête, et c’est parce qu’ils ont moins de modestie, moins de pudeur, qu’on s’y est arrêté préférablement aux siens, qui, à modestie égale, n’auraient pas souffert de concurrence.

Que Doris plaise à ce prix-là, ajoute Julie, je ne lui envie pas la misérable vanité qu’elle en tire; et si elle appelle cela être plus aimable qu’une autre, à la bonne heure : mais si on voulait étaler sa gorge, comme elle, avoir les épaules aussi découvertes, l’air aussi déhanché, et une figure aussi cavalière, elle n’aurait pas beau jeu.

Pendant que Julie tient ce petit dialogue en elle-même, et se console ainsi du désagrément de cette première aventure, une autre troupe d’hommes passe; et Julie, dont la gorge (quoi qu’elle en dise) n’est pas mieux vêtue que celle de Doris, ne s’y prend pas plus honnêtement ni plus loyalement que sa rivale, pour triompher cette fois-ci. Elle imagine à son tour quelque vivacité, quelque folie; par exemple, un cri pour un faux pas, et qui fait que ces hommes la regardent la première.

Il est vrai qu’ensuite pour retenir leurs yeux sur elle, il en coûte aux siens autant de hardiesse et de corruption qu’elle en a reproché à ceux de sa compagne; mais tout cela lui échappe; elle ne s’en aperçoit pas : sa rivale n’a d’abord gagné qu’en trichant; pour elle, elle a gagné de bon jeu, comme qui dirait par la force des cartes.

Mais, mesdames, leur dirais-je, est-ce là vaincre ? Etes-vous venues disputer d’effronterie ou de beauté ? Car aucune de vous, ce me semble, ne peut se flatter de l’emporter ici comme belle.

Et en ceci pourtant je crois que je me trompe moi-même.

Entre deux femmes qui en pareil cas se ménagent aussi peu l’une que l’autre, c’est, sans difficulté, l’immodestie de la plus jolie qui pique le plus.

Ainsi, il y a toujours combat de beauté entre elles.

La coquette ne sait que plaire, et ne sait pas aimer; et voilà aussi pourquoi on l’aime tant.

Quand une femme nous aime autant qu’elle nous plaît, pour l’ordinaire elle ne nous plaît pas longtemps : son amour nous a bientôt fait raison du pouvoir de ses charmes.

La femme vertueuse, avérée pour telle, et par conséquent inaccessible à la fleurette, quelque aimable qu’elle soit, n’a plus de sexe aux yeux d’une infinité de gens; ce n’est plus une femme pour eux, elle ne leur est bonne à rien. Dites-leur : elle est belle femme; ils vous répondront : fort belle. Mais c’est un mot qu’ils disent, et non pas une réflexion qu’ils font avec vous.

Les vraies coquettes n’ont l’âme ni tendre ni amoureuse; elles n’ont ni tempérament ni cœur. Je crois qu’il ne leur en coûterait rien d’être sages, s’il ne fallait pas quelquefois manquer de sagesse pour garder leurs amants; leurs bontés, toujours rares, ne sont pas des faiblesses, ce sont des prudences. Elles n’ont pas besoin d’être faibles; mais vous avez besoin qu’elles le soient un peu.

Un homme serait bien honteux de tous les transports qu’il a auprès d’une coquette qu’il adore, s’il pouvait savoir tout ce qui se passe dans son esprit, et le personnage qu’il fait auprès d’elle; car elle n’a point de transports, elle est de sang-froid, elle joue toutes les tendresses qu’elle lui montre, et ne sent rien que le plaisir de voir un fou, un homme troublé, dont la démence, l’ivresse et la dégradation font honneur à ses charmes. Voyons, dit-elle, jusqu’où ira sa folie; contemplons ce que je vaux dans les égarements où je le jette. Que de soupirs ! Que de serments ! Que de discours emportés et sans suite ! Comme il m’adore ! Comme il m’idolâtre ! Comme il se tait ! Comme il me regarde ! Comme il ne sait ce qu’il dit ! Allons, ma vanité doit être bien contente : il faut que je sois prodigieusement aimable; car il est prodigieusement fou.

Quelquefois aussi se trompe-t-elle. Cet homme, qu’elle appelle fou, peut n’être de son côté qu’un fripon, qui croit avoir attendri la friponne, et qui s’écrie en lui-même : Ah ! que je suis aimable, et qu’elle est folle !

On parle des coquettes, on en parle devant des coquettes même. On leur dit qu’il est honteux de l’être. Elles le disent aussi de la meilleure foi du monde. Elles ne s’avisent pas de penser qu’on parle d’elles; et ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’on n’en parle point non plus. Elles plaisent à tout ce qu’il y a d’hommes là; et on ne trouve point coquette une femme qui plaît, on ne la trouve qu’aimable.

Je n’aime pas les coquettes, vous dit un homme qui fait le délicat en fait de femmes; et de toutes les femmes, la plus coquette, c’est celle qu’il aime et qu’il adore.

Que veulent dire la plupart des romans ? Ils nous font des amants si fidèles, qu’ils ont le courage de faire les cruels avec les plus belles femmes du monde qui se jettent à leur tête. Ils ne sont pas seulement tentés de jeter un regard sur elles : le tout parce qu’ils ont une maîtresse. Cela ne vaut rien, et n’est ni vrai ni vraisemblable.

Il serait pourtant beau qu’un homme en pareil cas résistât; encore serait-ce du beau qui choquerait la vue. On le souffrirait dans un chrétien, on ne l’aimerait pas dans un galant homme» (p. 371-375).


Séance du 26 mars 2007

Marivaux, l’Île de la raison ou les Petits Hommes (1727), dans Théâtre complet. Tome premier, Paris, Bordas, coll. «Classiques Garnier», 1989, xxx/1125 p. Ill. Texte établi, avec introduction, chronologie, commentaire, index et glossaire par Frédéric Deloffre. Nouvelle édition, revue et mise à jour avec la collaboration de Françoise Rubellin.

Acte III, scène IV

«Le Philosophe. — Ah ! tu parles, toi, manant. Comment t’es-tu guéri ?

Blaise. — En devenant sage. (Aux autres.) Laissez-nous un peu dire.

Le Philosophe. — Et qu’est-ce que c’est que cette sagesse ?

Blaise. — C’est de n’être pas fou.

Le Philosophe. — Mais je ne suis pas fou, moi; et je ne guéris pourtant pas.

Le Poète. — Ni ne guériras.

Blaise, au poète. — Taisez-vous, petit sarpent. (Au Philosophe.) Vous dites que vous n’êtes pas fou, pauvre rêveux : qu’en savez-vous si vous ne l’êtes pas ? Quand un homme est fou, en sait-il queuque chose ?

Blectrue. — Fort bien.

Le Philosophe. — Fort mal; car ce manant est donc fou aussi.

Blaise. — Eh ! pourquoi ça ?

Le Philosophe. — C’est que tu ne crois pas l’être.

Blaise. — Eh bian ! morgué, me velà pris; il a si bian ravaudé ça que je n’y connais pus rian; j’ons peur qu’il ne me gâte.

Le Courtisan. — Crois-moi, ne te joue point à lui. Ces gens-là sont dangereux.

Blaise. — C’est pis que la peste. Emmenez ce marchand de çarvelle, et fourrez-moi ça aux Petites-Maisons ou bian aux Incurables.

Le Philosophe. — Comment, on me fera violence ?

Blectrue. — Allons, suivez-moi tous deux.

Le Poète. — Un poète aux Petites-Maisons !

Blaise. — Eh ! pargué, c’est vous mener cheux vous.

Blectrue. — Plus de raisonnement, il faut qu’on vienne.

Blaise. — Ça fait compassion» (p. 643).


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