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Compte rendu de l’Équivoque épistolaire (Paris, Éditions de Minuit, coll. «Critique», 1990, 199 p.) de Vincent Kaufmann, «Transit postal», Spirale, 105, avril 1991, p. 5.

Benoît Melançon

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Qu’est-ce qu’une lettre ? La question paraît banale : qui, en effet, n’a jamais rédigé ou reçu de lettre ? De tous les genres littéraires — si tant est qu’elle en soit un —, la correspondance, parce que largement répandue, semble le plus facile à circonscrire. Or, rien n’est moins sûr, ne serait-ce que parce que cette pratique est toujours précisément datée : elle dépend des moyens de communication (poste, télégraphe, téléphone, informatique), du statut de l’intimité dans la littérature (aucun genre n’est intemporel), ou de facteurs éditoriaux (comment écrit-on sachant que l’on sera lu par d’autres que son destinataire premier ?). La supposée transparence du genre et la multiplicité historique de ses formes expliquent peut-être pourquoi il s’est publié peu d’études d’ensemble sur lui. S’il existe quelques livres sur des épistoliers, presque rien n’a été fait pour élaborer une poétique de la lettre. Pour qui s’intéresse à ce qui fait la spécificité de l’épistolaire, il fallait jusqu’à maintenant se contenter de recueils d’articles ou, c’est l’exception qui confirme la règle, d’un ouvrage de Janet Altman, Epistolarity. Approaches to a Form (1982), suggestive présentation du roman épistolaire qui permet, mais seulement par inférence, de constituer génériquement la lettre.

La lettre et l’œuvre

Dans l’Équivoque épistolaire, Vincent Kaufmann ne se propose pas de décrire toutes les pratiques épistolaires, mais plutôt de montrer en quoi quelques écrivains modernes peuvent être lus à partir de ce lieu particulier qu’est la lettre. Il s’attaque résolument à des corpus imposants (c’est le moins que l’on puisse dire) : Artaud, Baudelaire, Flaubert, Kafka, Mallarmé, Proust, Rilke, Valéry. Son hypothèse de départ va à l’encontre des idées reçues : «La lettre semble favoriser la communication et la proximité; en fait, elle disqualifie toute forme de partage et produit une distance grâce à laquelle le texte littéraire peut advenir.» Autour de la lettre, un échange a bel et bien lieu, mais ce qui s’y troque est autre chose que de l’information : «tous les écrivains que j’examine œuvrent pour s’arracher à l’humanité, pour s’opérer de ce qu’il y a d’humain en eux : soit en particulier de la parole, en tant qu’elle est instrument de communication avec autrui». Kaufmann change radicalement le sens habituel de la lettre : le dialogue épistolaire — que l’on y traite d’amour ou de santé, de transactions immobilières ou de drames familiaux — importe moins pour lui que la recherche de «l’écriture proprement dite», celle-ci supposant la mise à distance de l’Autre, sinon son sacrifice, et la clôture du texte sur lui-même. Semblable hypothèse aurait pu entraîner une subordination de la lettre à l’œuvre réputée littéraire — et telle remarque sur l’épistolier comme «chaînon manquant entre l’homme et l’œuvre» pourrait le laisser croire —, mais Kaufmann évite généralement ce travers en démontrant comment toute correspondance est le lieu d’une pratique spécifique et que celle-ci entretient avec l’ensemble des textes d’un écrivain des rapports qui ne sont pas que d’antériorité. Il distingue ce faisant trois types d’épistolier.

Chez Rilke et Valéry, il y a «continuité entre le registre épistolaire et la pratique littéraire» : ceux-ci «se confondraient, parce que relevant tous les deux d’une activité intime». Pour d’autres (Baudelaire, Proust, Kafka), il y a, au contraire, «discontinuité entre la lettre et l’œuvre». Flaubert, par exemple, ne peut atteindre l’impersonnalité dont il rêve que par la correspondance avec Louise Colet : «on [l’y voit] renoncer à sa personne, et peut-être à ce qu’il a de vivant». C’est la condition de sa venue à l’écriture romanesque. «À l’horizon des lettres il y a l’œuvre.» Mallarmé et Artaud, enfin, se situent «au-delà de tout rapport d’interlocution à autrui» et, en ce sens, sont des cas limites. Le Livre, tel que le concevait le premier, suppose la «disparition élocutoire du poète»; ses lettres y concourent. La folie du second naît de ce qu’il souhaite être pris «à la lettre», qu’il «vire l’espace littéraire au compte d’un espace d’authenticité dont l’épistolaire est la structure la plus fondamentale et la plus permanente». Dans tous les cas, le rapport à la Loi (au symbolique), et donc aux figures parentales, est problématique. La mère (Proust, Baudelaire) ou le père (Kafka) ne sont pas que des personnages auxquels on s’adresse; c’est contre eux (tout contre) que «les lettres s’écrivent».

L’écriture critique

Ainsi résumées, les lectures de Kaufmann paraîtront sibyllines, sinon réductrices. Il n’en est rien. Chacune des analyses porte sur un aspect de la pratique des écrivains étudiés : l’endettement (Baudelaire), l’imprévisible (Proust), l’immobilité (Flaubert), etc. Les auteurs sont finement contrastés, et les textes soumis à divers éclairages, selon que Kaufmann s’intéresse à la question de l’éloignement (le «trafic épistolaire» crée son propre espace) ou au rapport à l’Autre (convoqué-révoqué), au travail du deuil (ce qui fait vivre Proust, «ce sont les morts») ou à l’image du destinataire et du lecteur que dessine la lettre («écrire autrui» permet de s’effacer). Il ne s’agit en aucune façon d’épuiser toutes les dimensions des correspondances, mais bien de voir comment chacune pose la question de la venue à l’écriture, de l’«entrée en inhumanité». La lecture fait ressortir la cohérence «littéraire» de ce que l’on a trop souvent tendance à reléguer du côté de la biographie ou de l’histoire des idées.

Par ailleurs, on notera que l’intérêt des analyses de Kaufmann est le fruit d’un travail d’écriture serré, dont témoignent le recours au lexique familier (Artaud est «viré» du surréalisme), l’utilisation hors-contexte des titres (si Flaubert garde «pieusement» les lettres de Louise Colet, c’est qu’«il est un cœur simple»), la création de véritables personnages (Mallarmé en «poète-pyromane») ou le jeu de mots («La carte kafkaïenne du Tendre est postale»). C’est à partir de ce que chaque corpus sollicite dans sa propre écriture que Kaufmann parvient à lire les lettres. Ainsi, c’est en exploitant systématiquement le champ sémantique de l’endettement (prix, compte, quittance, etc.), omniprésent dans la correspondance baudelairienne, que Kaufmann interprète celle-ci, et plus particulièrement le rôle qu’y joue la mère, ultime débitrice. Kaufmann se fait alors aussi attentif aux nuances de l’écriture épistolaire qu’à celles de l’écriture critique.

De la modernité

Aussi riche soient-elles, on n’aura garde de plaquer les interprétations de Kaufmann sur n’importe quelle correspondance (lui-même n’y prétend d’ailleurs absolument pas). Le rapport à la lettre des auteurs qu’il étudie est en effet déterminé par leur statut de modernes : on ne peut lire Mme de Sévigné de la même façon. D’une part, l’intimité — et les genres littéraires qu’on lui associe — n’a pas le même statut au XVIIe siècle qu’aujourd’hui. L’apparition de l’autobiographie et du journal intime, formes dont le rapport avec la correspondance est étroit, sont, par exemple, des créations du XVIIIe et du XIXe siècle. D’autre part, l’autonomisation du champ littéraire au XIXe siècle, pour parler en termes bourdieusiens, détermine de nouveaux rôles sociaux pour les écrivains. Le rapport de la lettre à l’œuvre doit nécessairement être pensé dans de nouveaux termes à l’époque moderne. La correspondance n’a pas toujours été une activité supposément privée et confidentielle dont la valeur viendrait le plus souvent de celle accordée à son auteur lorsqu’il pratique d’autres genres; à certaines époques, le XVIIIe siècle notamment, elle était une activité publique, liée à un état disparu de la socialité. L’équivoque épistolaire, si équivoque il y a, n’était pas alors de même nature que celle d’aujourd’hui.

On remarquera pour terminer que la notion de «pacte épistolaire» semble embarrasser Kaufmann. Calquée sur le «pacte autobiographique» de Philippe Lejeune, la notion de «contrat épistolaire» n’est définie qu’à l’occasion de la correspondance entre Gide et Valéry; si l’expression est utilisée ailleurs, c’est souvent entre guillemets. Or, il y aurait peut-être dans le recours à ce concept une façon de distinguer historiquement les «gestes épistolaires» : selon le statut des genres intimes et l’inscription sociale des écrivains, le pacte épistolaire varierait. Cette approche n’étant toutefois pas celle préconisée par Kaufmann, on ne saurait lui tenir rigueur de son absence dans l’ouvrage. La possibilité, qui est inscrite dans l’Équivoque épistolaire, de l’exploration de ces autres aspects de la correspondance est plutôt un signe de sa fécondité.

 


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