FRA 1027, Histoire de la littérature, automne 2009
Benoît Melançon
Département des littératures de langue française
Université de Montréal


Quelques poèmes du XIXe siècle


Version du 1er septembre 2009


Alphonse de Lamartine, «Quatrième méditation. Le soir», dans Premières méditations poétiques (1820).

Le soir ramène le silence.
Assis sur ces rochers déserts,
Je suis dans le vague des airs
Le char de la nuit qui s’avance.

Vénus se lève à l’horizon;
À mes pieds l’étoile amoureuse
De sa lueur mystérieuse
Blanchit les tapis du gazon.

De ce hêtre au feuillage sombre
J’entends frissonner les rameaux :
On dirait autour des tombeaux
Qu’on entend voltiger une ombre.

Tout à coup, détaché des cieux,
Un rayon de l’astre nocturne,
Glissant sur mon front taciturne,
Vient mollement toucher mes yeux.

Doux reflet d’un globe de flamme,
Charmant rayon, que me veux-tu ?
Viens-tu dans mon sein abattu
Porter la lumière à mon âme ?

Descends-tu pour me révéler
Des mondes le divin mystère,
Ces secrets cachés dans la sphère
Où le jour va te rappeler ?

Une secrète intelligence
T’adresse-t-elle aux malheureux ?
Viens-tu, la nuit, briller sur eux
Comme un rayon de l’espérance ?

Viens-tu dévoiler l’avenir
Au cœur fatigué qui l’implore ?
Rayon divin, es-tu l’aurore
Du jour qui ne doit pas finir ?

Mon cœur à ta clarté s’enflamme,
Je sens des transports inconnus,
Je songe à ceux qui ne sont plus :
Douce lumière, es-tu leur âme ?

Peut-être ces mânes heureux
Glissent ainsi sur le bocage.
Enveloppé de leur image,
Je crois me sentir plus près d’eux ?

Ah ! si c’est vous, ombres chéries,
Loin de la foule et loin du bruit,
Revenez ainsi chaque nuit
Vous mêler à mes rêveries.

Ramenez la paix et l’amour
Au sein de mon âme épuisée,
Comme la nocturne rosée
Qui tombe après les feux du jour.

Venez !… Mais des vapeurs funèbres
Montent des bords de l’horizon :
Elles voilent le doux rayon,
Et tout rentre dans les ténèbres.


Alfred de Vigny, «L’heure où tu pleures» (1831).

Une heure sonne dans la nuit,
La journée enfin s’est éteinte,
L’ombre calme efface l’empreinte
De ses clartés et de son bruit;
Tout ce théâtre, où l’on t’adore,
N’est plus qu’une salle sonore
Où ta voix retentit encore
Comme un faible écho qui s’enfuit.

La colonnade illuminée
Se perd dans l’ombre et nous paraît
Une sombre et noire forêt,
Sortant d’une terre minée.
Nos pas ébranlent en passant
Le sourd plancher retentissant
Qui résiste à ton pied glissant
Comme une ville ruinée.

Et toi, tu rêves solitaire,
Toi, l’âme de corps désert,
Ô toi, la voix de ce concert
Qui ce soir enchantait la terre,
Tu viens de remonter aux cieux
Ainsi qu’un oiseau gracieux
Se tait, et dans son nid soyeux
Cherche la paix et le mystère.

Mais dans son nid le doux oiseau
Dort mollement sur sa couvée;
Et sur sa couche inachevée
S’arrondit comme en un berceau;
Il met sa tête sous sa plume,
Baigné des vapeurs de la brume
Qui monte à l’astre du ruisseau.

Et toi, tu penses et tu pleures.


Victor Hugo, «Soleils couchants. VI», dans les Feuilles d’automne (1831).

Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées;
Demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit;
Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !

Tous ces jours passeront; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S’iront rajeunissant; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

                              Avril 1829


Charles Baudelaire, «Le coucher du soleil romantique» (1862).

Que le Soleil est beau quand tout frais il se lève,
Comme une explosion nous lançant son bonjour !
— Bienheureux celui-là qui peut avec amour
Saluer son coucher plus glorieux qu’un rêve !

Je me souviens !… J’ai vu tout, fleur, source, sillon,
Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite…
— Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite,
Pour attraper au moins un oblique rayon !

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire;
L’irrésistible Nuit établit son empire,
Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
Des crapauds imprévus et de froids limaçons.


Charles Baudelaire, «Les fenêtres», dans Petits poèmes en prose (1869).

«     Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
     Par-delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, où plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
     Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.
     Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.
     Peut-être me direz-vous : “Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ?” Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?»


Arthur Rimbaud, «Aube», dans Illuminations (1886-1895).

«     J’ai embrassé l’aube d’été.

     Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

     La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

     Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

     Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. À la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

     En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

     Au réveil il était midi.»


Stéphane Mallarmé, «Éventail de Madame Mallarmé», dans Poésies (1899).

Avec comme pour langage
Rien qu’un battement aux cieux
Le futur vers se dégage
Du logis très précieux

Aile tout bas la courrière
Cet éventail si c’est lui
Le même par qui derrière
Toi quelque miroir a lui

Limpide (où va redescendre
Pourchassée en chaque grain
Un peu d’invisible cendre
Seule à me rendre chagrin)

Toujours tel il apparaisse
Entre tes mains sans paresse.


José-Maria de Heredia, «Épiphanie», dans les Trophées (1893).

Donc Balthazar, Melchior et Gaspar, les Rois Mages,
Chargés de nefs d’argent, de vermeil et d’émaux
Et suivis d’un très long cortège de chameaux,
S’avancent, tels qu’ils sont dans les vieilles images.

De l’Orient lointain, ils portent leurs hommages
Aux pieds du fils de Dieu, né pour guérir les maux
Que souffrent ici-bas l’homme et les animaux;
Un page noir soutient leurs robes à ramages.

Sur le seuil de l’étable où veille saint Joseph,
Ils ôtent humblement la couronne du chef
Pour saluer l’enfant qui rit et les admire.

C’est ainsi qu’autrefois, sous Augustus Cæsar,
Sont venus, présentant l’or, l’encens et la myrrhe,
Les Rois Mages Gaspar, Melchior et Balthazar.


Maurice Mac-Nab, «Les fœtus», dans Poèmes mobiles (1886).

On en voit de petits, de grands,
De semblables, de différents,
Au fond des bocaux transparents.

Les uns ont des figures douces;
Venus au monde sans secousses,
Sur leur ventre ils joignent les pouces.

D’autres lèvent les yeux en l’air
Avec un regard assez fier
Pour des gens qui n’y voient pas clair !

[…]

Mais, que leur bouche ait un rictus,
Que leurs bras soient droits ou tordus,
Comme ils sont mignons, ces fœtus,

Quand leur frêle corps se balance
Dans une douce somnolence,
Avec un petit air régence !

[…]

Quand on porte un toast amical,
Chacun frappe sur son bocal,
Et ça fait un bruit musical !

[…]

Et s’il faut, comme je suppose,
Une morale à cette glose,
Je vais ajouter une chose :

C’est qu’en dépit des prospectus
De tous nos savants, les fœtus
Ne sont pas des gens mal f…


Aristide Bruant, «Fantaisie triste», dans Dans la rue (1889-1895).

I’bruinait… L’temps était gris,
On n’voyait pus l’ciel… L’atmosphère,
Semblant suer au d’ssus d’Paris,
Tombait en bué’ su’ la terre.

I’ soufflait quéqu’chose… on n’sait d’où,
C’était ni du vent ni d’la bise,
Ça glissait entre l’col et l’cou
Et ça glaçait sous not’ chemise.

Nous marchions d’vant nous, dans l’brouillard,
On distinguait des gens maussades,
Nous, nous suivions un corbillard
Emportant l’un d’nos camarades.

Bon Dieu ! qu’ça faisait froid dans l’dos !
Et pis c’est qu’on n’allait pas vite;
La moell’ se figeait dans les os,
Ça puait l’rhume et la bronchite.

Dans l’air y avait pas un moineau,
Pas un pinson, pas un’ colombe,
Le long des pierr’ i’ coulait d’l’eau,
Et ces pierr’s-là… c’était sa tombe.

Et je m’disais, pensant à lui
Qu’j’avais vu rire au mois d’septembre :
Bon Dieu ! qu’il aura froid c’tte nuit !
C’est triste d’mourir en décembre.

J’ai toujours aimé l’bourguignon,
I’m’ sourit chaqu’ fois qu’i s’allume;
J’voudrais pas avoir le guignon
D’m’en aller par un jour de brume.

Quand on s’est connu l’teint vermeil,
Riant, chantant, vidant son verre.
On aim’ ben un rayon d’soleil…
Le jour ousqu’on vous porte en terre.


Charles Baudelaire, «Le crépuscule du soir» (1861).

Voici le soir charmant, ami du criminel;
Il vient comme un complice, à pas de loup; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l’homme impatient se change en bête fauve.
Ô soir, aimable soir, désiré par celui
Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd’hui
Nous avons travaillé ! — C’est le soir qui soulage
Les esprits que dévore une douleur sauvage,
Le savant obstiné dont le front s’alourdit,
Et l’ouvrier courbé qui regagne son lit.
Cependant des démons malsains dans l’atmosphère
S’éveillent lourdement, comme des gens d’affaire,
Et cognent en volant les volets et l’auvent.
À travers les lueurs que tourmente le vent
La Prostitution s’allume dans les rues;
Comme une fourmilière elle ouvre ses issues;
Partout elle se fraye un occulte chemin,
Ainsi que l’ennemi qui tente un coup de main;
Elle remue au sein de la cité de fange
Comme un ver qui dérobe à l’Homme ce qu’il mange.
On entend çà et là les cuisines siffler,
Les théâtres glapir, les orchestres ronfler;
Les tables d’hôte, dont le jeu fait les délices,
S’emplissent de catins et d’escrocs, leurs complices,
Et les voleurs, qui n’ont ni trêve ni merci,
Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,
Et forcer doucement les portes et les caisses
Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.

Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,
Et ferme ton oreille à ce rugissement.
C’est l’heure où les douleurs des malades s’aigrissent !
La sombre Nuit les prend à la gorge; ils finissent
Leur destinée et vont vers le gouffre commun;
L’hôpital se remplit de leurs soupirs. — Plus d’un
Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,
Au coin du feu, le soir, auprès d’une âme aimée.

Encore la plupart n’ont-ils jamais connu
La douceur du foyer et n’ont jamais vécu !


Tristan Corbière , «Ça ? », dans les Amours jaunes (1873).

ÇA ?

What ?…
Shakespeare.

Des essais ? — Allons donc, je n’ai pas essayé !
Étude ? — Fainéant je n’ai jamais pillé.
Volume ? — Trop broché pour être relié…
De la copie ? — Hélas non, ce n’est pas payé !

Un poëme ? — Merci, mais j’ai lavé ma lyre.
Un livre ? — …Un livre, encor, est une chose à lire !…
Des papiers ? — Non, non, Dieu merci, c’est cousu !
Album ? — Ce n’est pas blanc, et c’est trop décousu.

Bouts-rimés ? — Par quel bout ?… Et ce n’est pas joli !
Un ouvrage ? — Ce n’est poli ni repoli.
Chansons ? — Je voudrais bien, ô ma petite Muse !…
Passe-temps ? — Vous croyez, alors, que ça m’amuse ?

— Vers ?… vous avez flué des vers… — Non, c’est heurté.
— Ah, vous avez couru l’Originalité ?…
— Non… c’est une drôlesse assez drôle, — de rue
Qui court encor, sitôt qu’elle se sent courue.

— Du chic pur ? — Eh qui me donnera des ficelles !
— Du haut vol ? Du haut-mal ? — Pas de râle, ni d’ailes !
— Chose à mettre à la porte ? — … Ou dans une maison
De tolérance. — Ou bien de correction ? — Mais non !

— Bon, ce n’est pas classique ? — À peine est-ce français !
— Amateur ? — Ai-je l’air d’un monsieur à succès ?
Est-ce vieux ? — Ça n’a pas quarante ans de service…
Est-ce jeune ? — Avec l’âge, on guérit de ce vice.

ÇA c’est naïvement une impudente pose;
C’est, ou ce n’est pas ça : rien ou quelque chose…
— Un chef-d’œuvre ? — Il se peut : je n’en ai jamais fait.
— Mais, est-ce du huron, du Gagne, ou du Musset ?

— C’est du… mais j’ai mis là mon humble nom d’auteur,
Et mon enfant n’a pas même un titre menteur.
C’est un coup de raccroc, juste ou faux, par hasard…
L’Art ne me connaît pas. Je ne connais pas l’Art.

Préfecture de police, 20 mai 1873.


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