Site de Benoît Melançon / Thèses canadiennes en littérature française du XVIIIe siècle


Chammas, Jacqueline, «L’inceste romanesque en France, 1715-1789», Montréal, Université de Montréal, thèse de doctorat, août 2003, 2 vol., xii/651 p. Dir. : Benoît Melançon.


Le grand nombre de romans qui traitent de l’inceste, entre l’avènement du Régent et la Révolution, porte à réflexion. L’objectif de cette thèse est triple : décrire et analyser la représentation de l’inceste dans ces romans; examiner l’incarnation romanesque de cet acte illicite à la lumière de la loi et du droit naturel que revendique la philosophie des Lumières, ainsi qu’en regard du fait social qu’est l’inceste; voir dans quelle mesure la représentation d’un tabou aussi fort participe de l’histoire des idées. Le corpus est formé d’une cinquantaine de romans parus entre 1715 et 1789. Certains se déroulent dans un cadre exotico-utopique, d’autres peignent des incestes commis par des personnages contemporains et une troisième catégorie s’inscrit dans la vie religieuse (on parlera alors d’inceste spirituel).

Dans la réalité historique du XVIIIe siècle, l’inceste est considéré comme un crime horrible et son châtiment est la peine de mort par le feu ou par décapitation. Pourquoi alors les écrivains philosophes nourrissent-ils les lecteurs de ce type de libertinage ? Cette thèse se propose de montrer que la mise en récit de l’inceste, dans ce siècle qui voit évoluer la pensée philosophique, contribue fortement à dénoncer un système législatif considéré caduc, d’une part, et, d’autre part, à mettre en lumière la fissuration de la famille, un affaiblissement dû notamment à la rigidité du pouvoir, qui maintient un droit de regard sur le fonctionnement familial et qui lui impose ses lois. De plus, la présentation de l’acte incestueux comme un acte érotique exigeant un lieu caché nourrit l’aspiration à l’intimité dans un cadre où le droit politique et le droit naturel vivent en tension continue.

Le sens donné à l’inceste par les juristes du XVIIIe siècle, à ses implications et à ses retombées, est d’abord élucidé. Une description sommaire de la réalité extralittéraire présente l’état des mœurs à la cour, dans la noblesse et dans le tiers-état, afin de mieux saisir les enjeux de la fiction romanesque. Par ailleurs, et avant d’entrer dans l’analyse des textes, les notions philosophiques constitutives de la «loi naturelle éternelle et immuable», elle qui invite ses adeptes au bonheur et à la liberté, sont expliquées. Les romans sont ensuite examinés et étudiés séparément, mais aussi dans leurs relations mutuelles. La fiction utopique montre à la fois l’étendue et les limites de la loi de la nature. La représentation de personnages contemporains incestueux confirme d’abord l’état de confusion dans lequel se trouve la famille; toutefois, dans le dernier quart du siècle, ils découvrent le bonheur et une certaine forme de liberté, grâce à l’adoption de solutions prônées par les utopies de l’inceste. Enfin, l’inceste spirituel dévoile le désarroi d’un clergé en quête, lui aussi, d’intimité dans sa vie privée.

Dans la deuxième moitié du siècle, la progression des idées chez les personnages incestueux témoigne de l’évolution des mentalités et de la marche de l’histoire. La philosophie de la nature, dans les romans de l’inceste, est, à la veille de la Révolution, légitimée non plus par la loi naturelle, mais par l’opinion publique.

Mots clés : Inceste • Loi • Nature • Famille • Roman • XVIIIe siècle

Publication: Chammas, Jacqueline, l’Inceste romanesque au siècle des Lumières. De la Régence à la Révolution (1715-1789), Paris, Honoré Champion, coll. «Les dix-huitièmes siècles», 162, 2011, 433 p.


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