Site de Benoît Melançon / Thèses canadiennes en littérature française du XVIIIe siècle


Paquin, Éric, «Le récit épistolaire féminin au tournant des Lumières et au début du XIXe siècle (1793-1837) : adaptation et renouvellement d’une forme narrative», Montréal, Université de Montréal, thèse de doctorat, octobre 1998, ix/602 p. Dir. : Benoît Melançon. URL : <http://www.theses.umontreal.ca/theses/pilote/paquin/these.pdf>.


Après avoir marqué la littérature des Lumières et contribué à la renommée de ses grands auteurs, le roman épistolaire, réputé tombé en désuétude, est signé en majorité par des femmes entre 1793 et 1837, ce qui confère au genre un statut doublement minoritaire. Pourtant, les romancières qui ont pratiqué cette forme l’ont fait non seulement en la renouvelant, mais aussi en l’adaptant à leurs exigences d’écrivains. Cette thèse se penche sur cet apport en s’appuyant sur trois domaines de recherche : narratologie, histoire littéraire et études féminines.

Parmi les motivations de la recherche figure l’intérêt accordé aux oeuvres dites «mineures» pour rendre compte d’un tournant de l’histoire littéraire (dans ce cas, des Lumières au romantisme), mais aussi l’hypothèse selon laquelle le roman épistolaire est un lieu spécifique de l’écriture féminine à cause de ses avantages : potentiel de voix multiples, possibilités structurelles, absence, relative, de la voix d’un narrateur (ou d’une narratrice).

Le texte se divise en trois parties correspondants à trois spécificités du corpus. La première porte sur l’étude des seuils du texte, c’est-à-dire sur tout le métadiscours (et plus particulièrement le titre et le discours préfaciel) et ses mentions du projet esthétique des romancières. On s’intéresse au passage d’un paratexte des Lumières, qui prétend les lettres authentiques, à un paratexte où la romancière se dit inventrice d’une fiction, ainsi qu’aux principaux lieux communs des préfaces (la simplicité et le naturel de l’oeuvre féminine, sa finalité morale). Puis on se penche sur les quelques cas où un véritable projet poétique apparaît dans la préface.

Dans un deuxième temps, le corpus est envisagé sous l’angle de son rapport avec l’espace et le temps, et il est divisé en trois types. Le roman de l’Émigration (1793-1806) suit la Révolution et reprend la technique polyphonique des Lumières, étant donné le besoin des émigrés de maintenir la communication avec les membres dispersés de leur clan, dans des lettres où se manifestent les thèmes de la censure et de la poste, et les stratégies proposées par les épistoliers pour la poursuite de leur correspondance. Dans le roman européen (1802-1815), l’action est toujours située hors de France, mais on y peint un exil surtout sentimental, et le roman est davantage monophonique, marqué par l’intrusion du genre diaristique dans la lettre. Le roman du retour (1816-1837) est utopique, son action se déroulant à nouveau en France, mais loin des centres, dans une petite communauté choisie, et le roman a une structure éclatée, échappant à toute tendance dominante.

La troisième partie de la thèse a pour sujet le double rapport de la voix féminine (celle des épistolières fictives) au corps : d’une part, aux différents traits du corps féminin, comme l’apparence physique et la dépendance dans les rapports socioculturels d’alliance et de transmission; d’autre part, au corps masculin, objet interdit de description et pour lequel l’épistolière doit s’appuyer sur diverses stratégies, comme le recours à la voix ou au regard d’un tiers.

En conclusion, on fait ressortir quatre traits globaux de l’étude du corpus : 1) la transition historico-littéraire qu’il illustre, non seulement dans le passage entre deux sociétés ou deux siècles, mais aussi entre deux façons d’envisager le roman; 2) son caractère «ouvert», ouverture tant physique (dans les limites matérielles imposées au récit) qu’idéologique (multiplicité et acceptation de voix différentes, etc.); 3) une certaine «filiation» entre les auteurs, à l’image de la communion entre les différentes identités féminines présentes souvent dans un même texte; 4) le caractère «subversif» des romans, par l’emploi de voix bien distinctes disposées dans diverses strates du texte.


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