Site de Benoît Melançon / Thèses canadiennes en littérature française du XVIIIe siècle


Sauvage, Emmanuelle, «L’évidence du tableau dans les Cent Vingt Journées de Sodome et les trois Justine de Sade», Montréal, Université de Montréal, thèse de doctorat, août 2002, xxiv/471 p. Ill. Dir. : Benoît Melançon et Michel Delon (codirecteur).


Cette thèse se propose d’examiner l’interaction entre l’écriture romanesque de Sade, le théâtre et la peinture, en prenant comme point de départ les présupposés suivants : l’ut pictura poesis est une doctrine encore vivace à la fin du XVIIIe siècle; selon cette célèbre formule héritée d’Horace, un poème (poesis) est comme un tableau (ut pictura), mais, dans les faits, la «poésie» (la «poésie dramatique», le roman, la littérature en général) et la peinture ont souvent été opposées; leur rivalité ancestrale trouve sa résolution dans le champ du descriptif. Le genre pornographique est exemplaire à cet égard : plus que tout autre type de roman, il se donne pour but de rendre visible le lisible en transformant chaque page descriptive en tableau. La rhétorique nomme évidence ce principe d’énergie visuelle. L’analyse de la configuration des portraits et des comptes rendus de passions libertines dans les Cent Vingt Journées de Sodome et les trois Justine montre que les descriptions sadiennes sont des substituts textuels des images iconiques.

Leur organisation sous forme de listes, de tableaux et de séquences relève de procédures taxinomiques, rhétoriques et esthétiques qu’il importe d’interroger. Le rapprochement entre le tableau des Cent Vingt Journées de Sodome et les sciences empiriques de l’âge classique permet de mesurer la prégnance de ce legs épistémologique chez Sade. La linguistique textuelle contemporaine ouvre une perspective complémentaire : elle aide à comprendre le caractère fortement structuré des tableaux dans tous les textes de notre corpus, contrairement aux préjugés négatifs des rhétoriciens de l’Ancien Régime vis-à-vis du descriptif. Quant à l’approche esthétique, elle renvoie à la question du métissage entre les genres et entre les différents moyens d’expression artistique. Les théories formulées par les tenants du genre sentimental, Diderot en tête, placent la notion de tableau au carrefour du roman, du drame et de la peinture. Sade reprend cet héritage esthétique à son compte et le vide de son sens moral pour lui donner une signification pornographique. Enfin, sur le plan narratologique, le regard des narrateurs et des personnages est constamment mis en scène, quel que soit leur point de vue sur les tableaux, que les modalités du voir («savoir voir», «pouvoir voir» et «vouloir voir») soient négatives ou positives. Par là, le lecteur est lui aussi promu au rang de spectateur, mais l’on peut se demander jusqu’à quel point il est en mesure de voir ce qu’on lui montre.

Mots clés : XVIIIe siècle • Sade • Roman • Description • Esthétique

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Prix de la meilleure thèse de la Faculté des études supérieures de l’Université de Montréal pour l’année 2003 dans le domaine des sciences humaines, arts et lettres; Liste d’honneur du doyen; Médaille d’or de la Gouverneure générale


Publication

Sauvage, Emmanuelle, l’Œil de Sade. Lecture des tableaux dans les Cent Vingt Journées de Sodome et les trois Justine, Paris, Honoré Champion, coll. «Les dix-huitièmes siècles», 114, 2007, 298 p. Ill. ISBN : 978-2-7453-1593-9.


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